Que nos vies aient l’air d’un film parfait, Carole Fives
« C’est là que tu as mis ta petite main dans la mienne et qu’on a couru tous deux vers la plage, toi qui pleurais petit frère, étaient-ce les larmes ou la bruine, c’était fait pour qu’on ne sache jamais, tu tenais fort ma main parce que tu savais ce matin-là, sur la plage d’Hardelot qui ressemble à toutes les plages du Nord, le soleil brillait déjà à travers les gouttes mêlées du ciel et de la mer, le soleil perçait déjà, il devait être quoi, neuf heures-neuf heure trente, tu savais que quelque chose sonnait comme la fin de l’enfance. »
En 1975 était promulguée en France une loi facilitant le divorce, instituant notamment le divorce par consentement mutuel. Et de fait, celui-ci allait se banaliser dans les années qui suivirent, le nombre de cas de divorce augmentant considérablement jusqu’au milieu des années quatre-vingt.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le roman de Carole Fives, Que nos vies aient l’air d’un film parfait. Il y est question d’un divorce en France au début des années quatre-vingt dans une famille avec deux enfants, le petit frère et la grande sœur. Un roman qui s’attache à raconter le vécu des parents mais aussi et surtout celui des enfants.
C’était pendant les vacances de Pâques, l’instant d’avant, Tom le benjamin cherchait ses œufs au chocolat dans la chambre d’hôtel, et puis il y a eu un « Nous avons quelque chose à vous annoncer » du père qui est venu tout chambouler. Ensuite c’est le classique la semaine chez la mère, le week-end chez le père. Sauf que la mère digère assez mal la situation. La voici qui leur fait le coup des pleurs, du chantage, des médicaments, des séjours en maison de repos. La garde est finalement attribuée au père, à quelques vacances près. Jusqu’à ce que la mère instrumentalise la grande sœur et…
Le récit est polyphonique. S’y intercalent des passages contés par le père, la mère et la sœur, ceux-ci livrant tout à tour leurs souvenirs. Ces souvenirs sont parfois déformés ou imprécis, chacun des protagonistes prenant la parole depuis les années deux mille, mais permettent par petites touches de saisir une atmosphère, des ressentis.
La voix prépondérante et la plus singulière est celle de la grande sœur, une voix à la deuxième personne du singulier qui s’adresse à son petit frère, protectrice, cherchant à retracer ce que lui a dû vivre et peut-être à conjurer ce dont même avec le recul des années elle ne parvient pas à se pardonner, ce qu’elle appelle encore sa « trahison ». Par le biais de cette voix, l’auteure n’a pas son pareil pour conter les fissures, les liens qui se distendent, les êtres qui deviennent peu à peu étrangers les uns aux autres.
En filigrane de ce récit transparaît la société des années quatre-vingt et ses références. Mai 68 est passé par là et les mœurs se libéralisent mais inégalement, d’ailleurs beaucoup de femmes telle la mère de famille dans ce roman sont encore au foyer. La Guerre froide bat toujours son plein, attention Pif le chien, ce sont les méchants communistes, alors que Mickey et le coca ce sont les gentils américains. Pour le français moyen les années quatre-vingt, c’est aussi et surtout l’essor de la société de consommation et de divertissement. Et les chansons populaires de l’époque constituent la bande originale du livre, à commencer par Amoureux solitaires, que chante Lio en 1981 et qui donne son titre au roman : Que nos vies aient l’air d’un film parfait.
C’est en somme une histoire toute simple, le récit d’une situation presque banale, mais le lecteur sera sensible à la justesse des personnages ainsi qu’au tableau particulièrement bien rendu de cette société du début des années quatre-vingt et de ce que pouvait être une enfance à l’époque dans une famille éclatée. Il appréciera également la finesse de l’écriture, l’alternance des différentes voix, la place laissée à l’ellipse, l’ensemble venant bâtir un récit tout en pudeur.
C’est donc une très jolie surprise que ce premier roman, Carole Fives étant par ailleurs l’auteur d’un recueil de nouvelles (Quand nous seront heureux, Le Passage, 2010) et de textes pour la jeunesse.
J’ai découvert Que nos vies aient l’air d’un film parfait dans le cadre de la présélection pour le prix du roman Fnac 2012.
Que nos vies aient l’air d’un film parfait, Carole Fives, Le Passage, août 2012, 126 pages




