août 31 2011

Scintillation, John Burnside

Le premier prix littéraire de la saison, le prix du roman 2011 Lire & Virgin Megastore a été décerné hier soir à Scintillation de l’écossais John Burnside, un roman paru en 2008 au Royaume-Uni, et dont la traduction française avait un peu tardé (sortie le 25 août 2011).

L’Intraville est une cité en pleine décrépitude située à l’extrémité d’une péninsule. Le paysage est dominé par une usine chimique désaffectée qui a certainement contaminé les lieux puisque de nombreux autochtones sont aujourd’hui malades. D’ailleurs les bois obscurs qui la jouxtent sont dits empoisonnés. Ici les êtres ont perdu la bataille, ils ont voulu croire que l’usine était sans danger, ils sont bien conscients aujourd’hui de s’être fait avoir, mais au-delà de l’Intraville, tout le monde s’en fiche. Ce sont les magnats de l’Extraville qui ont orchestré tout cela depuis leurs demeures cossues. Aujourd’hui plus personne ne se souvient vraiment ce que fabriquait l’usine, et personne n’a jamais quitté ce bout du monde qu’est l’Intraville. Il y règne un fatalisme latent :

« C’est ainsi que fonctionne un endroit comme l’Intraville : il se cramponne à ses habitants, se cramponne et les engloutit et, la plupart du temps, ils se laissent tout bonnement couler, en faisant leur possible pour croire qu’il ne leur arrive aucun mal, car rien – rien au monde - n’est aussi contagieux que l’attente de l’échec. »

Les adultes, s’ils ne sont pas malades, sont abrutis par le travail ou la télévision, ou bien corrompus. Alors livrés à eux-mêmes, enfants et adolescents traînent solitaires ou en bande dans les friches industrielles de l’usine.

Cependant, des garçons commencent à disparaître, un par un, cinq disparitions sur plusieurs années. Le policier local parle de fugue mais personne n’y croit…

« Cinq garçons de l’Intraville, un endroit dont tout le monde se fout, une ville polluée, décolorée, tout au bout d’une péninsule dont la plupart des gens ignorent l’existence sur les cartes. »

Le roman alterne entre la troisième et la première personne, explorant le point de vue de plusieurs protagonistes, et réservant la première personne à Léonard, un adolescent d’une quinzaine d’année dont le père est malade, la mère a foutu le camp, et le meilleur ami a disparu. Léonard est un garçon solitaire, au discours lucide et construit, qui, choses peu courantes en ces lieux, aime la vie, est épris de lecture et sait percevoir de la beauté dans les paysages de l’usine.

« Pourtant si on veut rester en vie, ce qui n’a rien de facile dans un endroit comme celui-ci, il faut aimer quelque chose et moi la seule chose que j’aime c’est l’usine chimique.[...] L’usine chimique est toujours belle, même quand elle fait peur ou qu’on remarque à quel point l’endroit est triste, quand tous les petits scintillements de ce qui existait avant – les bois, l’estuaire, les plages – transparaissent et qu’on se rend compte que ça devait être incroyable, autrefois. » 

Léonard est partagé entre sa petite amie, avide de parties de jambes en l’air, une bande d’adolescents dont les moyens d’expressions riment souvent avec violence, et des errances solitaires dans lesquelles il est vraiment lui-même.

L’atmosphère est sombre, parfois angoissante, souvent à la lisière du fantastique, voire du mystique.

Si Scintillation repose sur une intrigue policière, la disparition des jeunes garçons, celle-ci n’est qu’un prétexte. D’ailleurs, la résolution de l’intrigue, nébuleuse, ne répondra qu’à ce que le lecteur a envie d’y trouver, en ce qui me concerne elle m’a peu intéressée.

En revanche l’ouvrage m’a paru magistral pour la description de cette société viciée.

En outre John Burnside est également poète, et cela s’entend dans le texte de Scintillation : Une très belle langue, musicale, souvent épurée et proche de l’oral pour coller aux pensées des protagonistes, et un texte empreint de sensibilité.

Scintillation (Glister), John Burnside, traduit de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard, éditions Métailié, août 2011, 283 pages.


août 27 2011

Vers la mer, Anne-Sophie Stefanini

A la veille de ses 19 ans, Laure partira vers le Sud et vers d’autres contrées dans le sillage des grandes aventurières d’une autre époque. C’est un voyage qu’elle mûrit depuis son enfance et dont sa mère Catherine qui l’a élevée seule lui a donné l’envie.

Pour leur dernier tête-à-tête, Catherine accompagnera Laure en voiture de Paris jusqu’à Nice. Nice, la ville dont elle est originaire mais qu’elle a quitté vingt ans plus tôt pour fuir sa mère atteinte d’Alzheimer et vivre son propre voyage initiatique…

Point d’homme dans cette famille-là, mais deux personnages féminins (la mère et la fille) entiers, capables de partir du jour au lendemain sans aucune attache.

Et le voyage en voiture s’étire au rythme des rencontres et des avaries matérielles.

Seulement voilà, je n’ai pas du tout adhéré aux personnages, à leur dessein, à la fatalité qui les accablerait. Certes, l’univers intérieur des deux femmes, peuplé de rêveries de voyages, n’est pas dénué de charme mais le propos de l’auteure est confus et le roman égrène clichés et réflexions romantico-naïves que j’ai trouvé assez ennuyeuses.

Un roman qui à mes yeux manque de maturité. Dommage.

J’ai découvert Vers la mer dans le cadre de la présélection pour le Prix du roman Fnac 2011.

Vers la mer, Anne-Sophie Stefanini, éditions JC Lattès, août 2011, 235 pages.


août 24 2011

L’alcool et la nostalgie, Mathias Enard

Une très belle lecture.

Et pourtant aux premières pages de L’alcool et la nostalgie, je me suis dit que Mathias Enard (que je n’avais pas encore lu mais savais très cultivé) se reposait peut-être un peu trop sur ses références littéraires et ne laissait pas suffisamment aller sa plume.

Mais j’ai bien vite oublié mes a priori et il n’a pas fallu beaucoup de pages à l’auteur pour m’embarquer avec lui à bord du Transsibérien, et quel voyage ! Quelques quatre mille kilomètres durant lesquels le narrateur (à qui l’auteur a donné son propre prénom, Mathias) invoque les souvenirs d’un passé révolu, l’amour qu’il portait à Jeanne, sa rencontre avec Vladimir et toute l’ambivalence de sentiments qu’elle a suscité, l’énergie de cette jeunesse ardente, se consumant de drogue et l’alcool. La Russie et ses fantômes prêtent un cadre mélancolique au récit, et avec le recul du temps et la mort de Vladimir se fait sentir le poids de la nostalgie. le phrasé se déroule au rythme des pensées du narrateurs; la langue est belle, limpide. Les références littéraires sont bien présentes mais qu’y lire sinon un hommage aux écrivains qui ont accompagné Mathias Enard dans l’écriture de son livre. Un récit sensible et inspiré tout simplement.

L’alcool et la nostalgie, Mathias Enard, éditions Inculte, février 2011, 87 pages


août 24 2011

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon

« C’est l’histoire poison qu’on nous raconte et qu’on redemande inlassablement, notre préférée, celle qu’on reconnaît avant même qu’on nous en donne la fin, cette légende indispensable à notre sommeil. Celle à laquelle on croit avec la volonté d’y croire encore encore et sous toutes ses formes. C’est la légende reposante de l’impossible échappée et de ses conséquences, une légende si douce et triste à la fois, qu’on mâchonne depuis l’enfance. Fais attention. Tu vas te faire mal. Tiens un oiseau qui tombe, ne regarde pas. L’histoire de la menace qui guette celles qui s’aventurent là où on leur avait pourtant dit qu’il ne faudrait jamais aller, l’histoire de celles qui entrouvrent les portes et les nuits, enjambent des murs, parcourent les forêts, les rues, les parkings. L’histoire des Thelma et Louise qui trinquent à la belle vitesse de leurs voyages, aussitôt saisies, toujours rattrapées. Et qui, alors, pour se défendre, tuent comme par mégarde. Et elles ont beau continuer à courir encore, les voilà maladroites comme des bêtes décapitées de permission de promenade, sans autre solution que leur mort, une reddition définitive. Voilà ce qui arrive aux évadées. »

« Mais voilà que je ne veux pas être réparée. Sauvegardée. Rafistolée pour continuer à avancer. Je ne voudrais pas qu’on colmate ce que je m’acharne à défaire, à découdre. 
Vois-tu, je travaille à être insauvable, irrécupérable. Aussi fugace, irrattrapable et fragile qu’un moment dans le temps. Pour ne pas offrir de prise, il me faudra rentrer en silence comme on va en résistance. Et à toute interrogation, leur répondre : je ne sais pas, je me demande, je cherche. Je dépose des questions. Je fabrique des doutes. »

« Conspirons encore Voltairine ! Redevenons des bandites fiévreuses, des enfants acharnés à ne pas rester là où on nous pose. L’époque est dure aux voleuses de feu… Il nous faudra bien redevenir impitoyables et, sans rien céder de nos vies ou de nos corps, saturer chaque atome de plaisirs vagabonds sans jamais en payer aucun prix… »

Ce roman, c’est le portrait mouvant de trois jeunes femmes qui entrent en résistance.

Il y a tout d’abord Emile que l’on croit morte d’un coeur trop fragile et son amie, sa presque-soeur la narratrice qui a cessé de danser ; toutes deux ont déjà été malmenées par la vie, et subissent la torpeur ambiante, anesthésiées dans une société française toujours plus répressive depuis l’Election. Puis il y a la petite fille au bout du chemin qui brandissant ses références historiques, littéraires, cinématographiques, interroge tout, n’admet rien au point de sembler perdre pied au regard des biens pensants. C’est leur rencontre et leur amitié qui créent l’étincelle. A elles trois, la sensibilité à fleur de peau, elles vont mettre des mots sur leur colère, concevoir leur révolte et se mettre en mouvement.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce est un livre qui bouscule, qui réveille, mais c’est aussi livre magnifiquement écrit et empli de poésie. Des livres comme celui-ci on en aimerait plus souvent. Merci Lola.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon, éditions Flammarion, mars 2011, 428 pages

 


août 24 2011

L’été 76, Benoit Duteurtre

L’été 76 est une chronique autobiographique sur les années d’adolescence de l’auteur avec une douce nostalgie de cette époque où les jeunes croyaient à un avenir meilleur, et s’emballaient pour des idées ou des œuvres d’art.

L’histoire se déroule au Havre au milieu des années 70, après mai 68 et le choc pétrolier, dans un climat de fin des trente glorieuses.
Benoît est issu d’une famille de classe moyenne, chrétienne et progressiste. A quatorze ans, il est fasciné par Hélène une jeune fille un peu plus âgée qui lit Bakounine dans la cour de récréation. Une relation privilégiée, mais platonique, se nouera entre les deux jeunes gens et de cette amitié naîtra l’éveil politique puis artistique de l’adolescent. Benoît porte des cheveux longs et à l’instar d’Hélène se veut anarchiste, mais avec un petit côté frileux, apeuré à l’idée des violences révolutionnaires. Il va finalement se tourner vers un combat tout aussi passionné mais qui lui correspond davantage, celui de la révolution artistique. Il dresse d’ailleurs ce constat lucide :

«Nous étions des bourgeois ; et puisque refusions cette idée trop simple, la solution la plus courante pour échapper au dilemme consistait à tenter de devenir artistes».

L’été 76 est émaillé des références littéraires, picturales et musicales qui forgent la personnalité et le référentiel du jeune garçon.

J’ai beaucoup aimé. Benoît Duteurtre retranscrit avec finesse cette époque, l’atmosphère provinciale et par contraste le mythe de la capitale. Il dépeint en couleur sépia les enthousiasmes fondateurs de l’auteur-narrateur et la naissance de sa sensibilité artistique. J’ai pensé que les émois de l’adolescent auraient gagné à être un peu moins intellectualisés, et que le roman aurait pu faire un peu plus de place à l’éveil des sens (enfin cela n’engage que moi et ce n’était pas clairement pas le propos de l’auteur qui affirme d’ailleurs que les choses du sexe ne l’intéressaient pas à cette époque). Mais j’ai beaucoup aimé.

L’été 76, Benoît Duteurtre, éditions Gallimard, mars 2011, 187 pages