sept 29 2011

Feuilleton

En cette période de crise et de morosité, la naissance d’une revue est une excellente nouvelle. Qui plus est Feuilleton séduit d’emblée par son ambition, la qualité de ses textes et sa superbe maquette.

Feuilleton est une publication trimestrielle qui se veut apporter un regard sur le monde. Elle doit son nom aux rubriques culturelles dans la presse allemande qui traditionnellement sont intitulées feuilletons.

Son premier numéro a vu le jour le 22 septembre, et c’est un volume broché de 256 pages, à mi-chemin entre le livre et le magazine. Il est composé de reportages pour la plupart étrangers, de nouvelles littéraires, d’un portfolio et même d’une rubrique culinaire, le tout dans une belle charte graphique où les illustrations (des dessins, les photos étant cantonnées à la rubrique culinaire et au portfolio) sont à l’honneur.

Ce premier numéro est placé sous l’égide de Ryszard Kapuscinki, le grand reporter passionné par l’Afrique (à qui on doit notamment Ebène, dont je vous conseille vivement la lecture, c’est votre aller simple pour l’Afrique) avec cette citation :

« Lorsque l’on choisit de décrire la réalité, il faut s’attendre à ce que l’écriture puisse l’influencer. »

Les reportages et autres articles sont pour la plupart traduits de la presse anglophone (New Yorker, Vanity Fair, Rolling Stone Magazine…) mais il y a aussi quelques contributions originales (reportage d’Anne Nivat en Afghanistan…). Ils sont longs, fouillés, font belle place à la narration et sont augmentés de compléments explicatifs et d’une bibliographie en rapport avec le sujet traité. Les thématiques de l’Afghanistan et de l’Amazonie sont développées par le biais de dossiers réunissant plusieurs articles (je retiens en particulier le récit d’une improbable collision entre deux avions survolant l’Amazonie).

La littérature – Domaine qui nous intéresse plus particulièrement ici – est bien représentée dans cette nouvelle revue.

Ambitions est une savoureuse nouvelle – inédite en France – d’un auteur en vue dont nous avons parlé récemment, Jonathan Franzen : Il y est question d’un couple de quadra new-yorkais, qui s’était construit sur la base d’un manque d’ambition commun, et se trouve mis en péril lorsque Jim l’époux, dédaignant leur accord tacite, suggère à sa compagne la chirurgie esthétique, et, aussi saugrenu que cela puisse paraître, manifeste un intérêt inédit pour la culture. A ces quelques mots, vous avez peut-être déjà perçu l’humour cynique de l’écrivain américain…

Au sommaire de Feuilleton on trouve également une nouvelle de Nicolaï Lilin sur un rescapé de la guerre en Tchétchénie qui retrouve l’amour en la personne d’une prostituée, un texte inattendu de George Orwell sur le coût du livre comparé à celui de la cigarette ou d’autres divertissements (texte publié pour la première fois en 1946), et un reportage passionnant sur le parcours de J.D. Salinger pendant le deuxième guerre mondiale (débarquement de Normandie, rencontre avec Hemingway à Paris,  combats en Allemagne…) et comment cela a influencé ces écrits postérieurs, et en particulier nourri le personnage de Holden Caulfield, le jeune protagoniste de L’Attrape-cœurs.

Un Feuilleton d’une fort belle facture qui mérite fichtrement le feuilletage ! Longue vie à cette nouvelle revue !

Le prochain numéro de Feuilleton est annoncé pour le 5 janvier et on devrait y découvrir une nouvelle inédite de Don Delillo

Feuilleton est en vente dans toutes les bonnes librairies

Feuilleton, revue dirigée par Adrien Bosc et Gérard Berréby, éditions du Sous-sol, premier numéro, septembre 2011, 256 pages.


sept 25 2011

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan

Depuis un peu plus d’un mois trône sur les étals des librairies la photographie en noir et blanc d’une belle jeune femme de profil dont le visage lumineux contraste avec le noir du col roulé. Cigarette à la main, sourire esquissé aux lèvres, son regard semble appelé vers un élément extérieur à la scène… à moins qu’elle ne regarde déjà dans le vide… Cette jeune femme, c’est Lucile, la mère de Delphine de Vigan, et la photo c’est celle qui a été choisie pour la surcouverture de Rien ne s’oppose à la nuit, le dernier roman de l’auteure, dont le titre est emprunté à la chanson Osez Joséphine d’Alain Bashung.

En effet avec Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan se livre à l’archéologie dans les arcanes de sa propre famille, afin de retracer du mieux qu’elle le peut la vie de sa mère Lucile, née en 1946 et décédée en 2008, à soixante et un ans.

Lucile est la troisième d’une fratrie de neuf enfants. Fillette singulière et lointaine, elle grandit dans une famille que l’on découvre haute en couleur, pleine de vitalité et de fantaisie, mais aussi marquée par les failles et la souffrance, qu’il s’agisse de la mort prématurée de trois des frères de Lucile, notamment le suicide de l’un d’entre eux, ou d’une sombre supputation, qui même si elle est traitée au conditionnel, fait voler en éclat l’image d’une famille idyllique. Après avoir quitté le domicile familial et après l’échec de son mariage, Lucile qui n’est encore qu’une jeune fille et déjà la mère de deux enfants, mènera pendant quelques années une vie de bohème avant d’être happée par les manifestations aigües de troubles bipolaires…

Mais le matériau du livre de Delphine de Vigan c’est aussi et surtout la quête qu’elle entreprend en cherchant à écrire sa mère, la nécessité vis-à-vis d’elle-même de la démarche côtoyant le doute quant à sa légitimité, et les limites de l’entreprise puisque ressort très vite l’impossibilité de retranscrire « la » vérité (d’où sans doute l’appellation de roman et non pas celle de récit autobiographique).

 « Sans doute avais-je espéré que, de cette étrange matière, se dégagerait une vérité. Mais la vérité n’existait pas. Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. [...]

 La douleur de Lucile a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi. Pourtant, toute tentative d’explication est vouée à l’échec. Ainsi devrai-je me contenter d’en écrire des bribes, des fragments, des hypothèses. 

L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. 

[…]

Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue à chercher, même dans la certitude de ne pas trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. »

Delphine de Vigan retranscrit tout cela avec un souci d’honnêteté. Au fur et à mesure qu’elle avance dans son récit, les paragraphes consacrés à ce questionnement et au travail d’écrivain alternent avec ceux dédiés à l’histoire de Lucile, et cette structure constitue la colonne vertébrale de l’ouvrage.

L’auteure prend également des distances avec ses souvenirs et ses ressentis d’enfant ou d’adolescente (qui légitimement, assumait parfois mal que sa mère soit « différente » des autres mamans) pour écrire Lucile avec sa maturité de femme.

Delphine de Vigan signe avec Rien ne s’oppose à la nuit un récit personnel, sensible, profond, sans jamais sombrer dans le pathos. Elle rend finalement un superbe hommage à sa mère, faisant ressortir avec pudeur les souvenirs les plus lumineux tout comme les secrets les plus enfouis, mais aussi la beauté, la vivacité, les fulgurances pleine d’humour, et bien sûr les incursions de l’autre côté de la lisière, du côté de la folie.

 « [...] quiconque rencontrait Lucile pour la première fois percevait à la fois sa beauté et la trace indélébile d’une chute. Lucile avançait sur un fil, gracieuse, un rien provocatrice, sans filet. »

De Delphine de Vigan, je n’avais lu que le précédent roman Des heures souterraines, qui traitait de solitude urbaine, de harcèlement moral en entreprise et autres violences silencieuses du monde contemporain, et qui m’avait assez plu. Néanmoins je trouve que Rien ne s’oppose à la nuit est un ouvrage d’une toute autre dimension, dans lequel son écriture a énormément gagné en maturité. D’ailleurs il m’habite encore plusieurs semaines après l’avoir refermé.

Un très beau livre.

Rien ne s’oppose à la nuit a reçu le Prix du roman Fnac 2011 et figure dans les premières sélections des prix Femina, Medicis, Renaudot, Goncourt et Goncourt des lycéens.

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan, éditions JC Lattès, août 2011, 437 pages.


sept 21 2011

Hymne, Lydie Salvayre

Le 18 août 1969 à 9 heures du matin, devant une foule dispersée qui n’avait pas dormi depuis trois jours (il était le dernier à passer), Jimi Hendrix joua à Woodstock une version dévastatrice de The Star Spangled Banner, l’hymne américain. Hymne tourne autour de ce moment, lui conférant une force et une portée exceptionnelles.

« Car ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable, insoutenablement beau et paradoxalement libérateur.
Un cri plus fort que tous les mots, un cri d’effroi devant la vie menacée par la folie guerrière et d’espoir increvable devant la beauté.
Un cri qui déchira l’espace, un cri aux accents inconnus, un cri qui était comme une incantation aboyée dans un monde infernal, comme un sanglot terrible.
Un cri lancé au ciel.
Un cri si intense, si véhément, d’une puissance d’entraînement telle qu’il traversa tous les blocs de résistance qui obstruent la mémoire, jusqu’à m’atteindre, jusqu’à nous atteindre en plein cœur, et à nous traverser. »

Hymne est publié dans une collection dédiée à la fiction et porte l’appellation de roman qui pourtant ne lui sied guère. L’ouvrage est en fait un hommage personnel fait à Hendrix, et en particulier à son interprétation de The Star Spangled Banner à Woodstock.

En effet Lydie Salvayre se met elle-même en scène, elle qui a découvert pour la première fois cette interprétation d’Hendrix en 1972 à vingt ans et qui en est restée bouleversée, et se lance dans un exercice d’éloge dans une langue littéraire avec un ton exalté et de nombreux effets d’emphase, empruntant parfois les codes de la poésie.

Afin d’éclairer la performance d’Hendrix à Woodstock, L’auteure-narratrice raconte de son point de vue le musicien : Famille pauvre, mère absente, mélange de sangs noirs, cherokees, et blancs, un enfant timide qui se dédie entièrement à la musique. L’homme que Jimi Hendrix deviendra est un homme pur, fidèle à lui même, qui n’a pas besoin de la reconnaissance d‘autrui pour laisser libre cours à ses goûts, ses choix, ses aspirations. Pourtant le voici malmené dans un milieu cupide, face à un public réfractaire à l’innovation… Il trouve alors refuge dans la drogue…

Lydie Salvayre replace aussi l’interprétation de The Star Spangled Banner dans le contexte historique de l’époque (ghettoïsation des populations noires, indiens parqués dans des réserves, leur culture réduite à un folklore, guerre au Vietnam qui s’éternise, montée d’une culture de l’individualisme et du profit) pour en démontrer l’audace et l’importance.

De la lecture d’Hymne on émerge convaincu que ces trois minutes quarante-trois durant lesquelles Hendrix s’est approprié The Star Spangled Banner à Woodstock sont un évènement qui fait date, et on se plait à découvrir à quel point il résonne pour l’auteure.

A travers les qualités que celle-ci prête au musicien et à cette interprétation se révèlent ses propres appétences pour tout ce en quoi elle peut puiser force et élan, pour tout ce qui est à même de l’élever.

« C’est de The Star Spangled Banner que je parle. C’est de ce morceau si légitimement fameux [...] que j’écoute des années après, dans ma chambre, avec le sentiment très vif que le temps presse et qu’il me faut aller désormais vers tout ce qui, entre tout, m’émeut et m’affermit, vers tout ce qui m’augmente, vers les oeuvres admirées que je veux faire aimer et desquelles je suis, nous sommes, infiniment redevables. »

Nul besoin d’être fan d’Hendrix pour se laisser emporter par Hymne, et avoir envie de prolonger la lecture par l’écoute du fameux morceau. Mais aussi et surtout, tout comme la prestation d’Hendrix à Woodstock pour ses auditeurs, Hymne est un livre qui secoue son lecteur, Hymne est un manifeste pour la beauté et contre la démence du monde.

Hymne figure dans la première sélection pour le prix Médicis 2011.

Hymne, Lydie Salvayre, éditions du Seuil, collection «Fiction & Cie», août 2011, 241 pages.


sept 18 2011

Le prix du roman Fnac, dixième édition

Le prix littéraire de la Fnac et la sélection des ouvrages que l’enseigne met en avant lors de la rentrée littéraire me tiennent particulièrement à coeur de par leur concept. En effet la sélection est établie par des lecteurs, libraires et adhérents, qui découvrent en avant première une grande partie des ouvrages à paraître en lors de la rentrée littéraire de septembre avant que ceux-ci soient publiés et commentés dans la presse, bien avant les grands prix du mois de novembre, et donc en se soustrayant à toute influence extérieure, et en distinguent quelques uns pour l’attrait de leur lecture. Le roman récompensé par le prix du roman Fnac est issu de cette sélection.

Pour cette rentrée littéraire 2011, je faisais partie du jury adhérents Fnac.

Dans ce cadre, la Fnac m’a proposé au mois de juin de lire en avant-première quatre romans, ce que je me suis empressée de faire. Il s’agissait de :
- Vers la mer, Anne-Sophie Stefanini, Lattès,
- Désolations, David Vann, traduit par Laura Derajinski, Gallmeister,
- Assommons les pauvres !, Shumona Sinha, L’Olivier,
- Les vaches de Staline, Sofi Oksanen, Stock.
Je vous fais part peu à peu de mes commentaires sur ces lectures.

Suite aux retours de tous les libraires et adhérents Fnac ayant participé, la Fnac a retenu pour sa sélection les trente ouvrages suivants :

Sélection des libraires Fnac 
- Limonov, Emmanuel Carrère, POL,
- L’art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard,
- Room, Emma Donoghue , traduit par Virginie Buhl, Stock,
- Des vies d’oiseaux, Véronique Ovaldé, L’Olivier,
- Scintillation, John Burnside , traduit par Catherine Richard, Métailié,
- Juste avant, Fanny Saintenoy, Flammarion,
- Persécution, Alessandro Piperno , traduit par Fanchita Gonzalez-Batlle, Liana Levi,
- Et rester vivant, Jean-Philippe Blondel, Buchet-Chastel,
- Rue Darwin, Boualem Sansal, Gallimard,
- Des garçons d’avenir, Nathalie Bauer, Philippe Rey,
- La question Finkler, Howard Jacobson , traduit par Pascal Loubet, Calmann-Lévy,
- Terezin plage, Morten Brask , traduit par Caroline Berg, Presses de la cité,
- Opium Poppy, Hubert Haddad, Zulma,
- Avant le silence des forêts, Lilyan Beauquel, Gallimard,
- L’ampleur du saccage, Kaoutar Harchi, Actes sud,

Sélection des adhérents Fnac
- L’équation africaine, Yasmina Khadra, Julliard,
- Du domaine des murmures, Carole Martinez, Gallimard,
- Le Turquetto, Metin Arditi, Actes sud,
- Les savants, Joseph Manu, Philippe Rey,
- Des fourmis dans la bouche, Khadj Hane, Denoël,
- Tableaux noirs, Alain Jaubert, Gallimard,
- La femme du tigre, Téa Obreht, traduit par Marie Boudewyn, Calmann-Lévy,
- Parties communes, Camille Bordas, Joëlle Losfeld,

Sélection commune des libraires et adhérents
Tout, tout de suite, Morgan Sportès, Fayard,
- Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan, Lattès,
- Les souvenirs, David Foenkinos, Gallimard,
- Retour à Killybegs, Sorj Chalandon, Grasset,
- Désolations, David Vann, traduit par Laura Derajinski, Gallmeister,
- Eux sur la photo, Hélène Gestern, Arlea,
- Le héron de Guernica, Antoine Choplin, Le Rouergue.

C’est parmi ces ouvrages finalistes qu’a été distingué le prix du roman Fnac, dixième édition.

J’ai assisté à la soirée de remise du prix, le 31 août au théâtre Claude Lévi-Strauss du Musée du Quai Branly. Au programme, dans le désordre, discours d’Alexandre Bompard, le PDG de la Fnac, lectures d’extraits des sept romans finalistes, accordéon, champagne, petits-fours et bien sûr la remise du prix : C’est le très beau Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan qui a décroché le prix du roman Fnac ! La romancière lauréate nous a honorée d’un discours ému.

Mon billet sur Rien ne s’oppose à la nuit viendra prochainement mais je peux déjà vous dire que c’est un livre qui m’a énormément touchée.

Depuis la remise du prix Fnac, les jurys de plusieurs grands prix littéraires de l’automne ont rendues publiques leur premières sélections, et l’ouvrage de Delphine de Vigan figure dans les listes des prix Femina, Medicis, Renaudot et Goncourt (remise de tous ces prix au mois de novembre).