mar 20 2012

Les petits succès sont un désastre, Sonia David

« J’allais écrire sur l’amitié pour confirmer, comme je l’avais affirmé à Vincent, que ce n’était pas grave. Et rendre grâce aux parenthèses – les bistrots, les bandes, le verre de trop, la dernière cigarette -, ces merveilleux moments sans conséquence qui font le présent et peut-être, aussi, les meilleurs souvenirs. »

Ce roman s’ouvre sur le récit qu’entreprend Rose, la narratrice, à l’attention de ses enfants, récit de la rencontre avec leur père Vincent dans le supermarché Carrefour de leur quartier le jour du décès de Paul Newman. Sauf que quelques pages plus loin, on découvre que la narratrice n’a pas d’enfant, et d’ailleurs que le susnommé Vincent est homosexuel. D’emblée l’auteure brouille les pistes…

Ce premier artifice par lequel la narratrice mélange le récit réel et le récit fantasmé est en fait l’annonce du principal ressort de l’ouvrage.

Les petits succès sont un désastre est l’histoire d’une bande de copains montmartrois. Ils se retrouvent régulièrement dans un bistrot du quartier, Le Papillon. Il y a les plus fidèles qui viennent tous les soirs ou presque et ceux qui passent de temps à autre. Lorsque la narratrice Rose, gagne 60 000 euros à un jeu, elle décide d’en profiter pour suspendre son activité professionnelle et se consacrer à l’écriture d’un premier roman. Un roman qui parlerait justement de cette bande d’amis, La Pap’ team. Mais avec quelques petits arrangements avec la réalité. A propos tout ce qui précède était-il l’histoire, ou l’histoire dans l’histoire, celle qui est racontée dans le roman de Rose ?

Les petits succès sont un désastre est donc d’abord la chronique d’une amitié. L’auteure sait saisir toutes ces petites choses qui font une bande d’amis, les conversations, les références, les petits rituels ; percent aussi ça et là les affinités mais aussi les griefs qui dorment. En outre elle développe la personnalité de chacun des protagonistes et nous les rends attachants malgré (ou peut-être avec) leurs défauts et leurs failles. La plume est alerte, les dialogues sont réjouissants, c’est plein de vie et souvent d’humour.

Puis au fur et à mesure que le roman avance s’y glissent les réflexions de Rose quant à son rapport à l’écriture et à la question soulevée en quatrième de couverture : « Ecrire, est-ce forcément trahir ?». Le livre ne prétend pas répondre à cette interrogation de manière universelle (il y a bien d’autres procédés que celui employé par Rose pour aboutir à un roman en utilisant le matériau de son propre entourage). Cependant en ce qui concerne Rose, celle-ci choisit délibérément de rester suffisamment proche de ses amis pour que ceux-ci s’y reconnaissent mais de fantasmer la réalité, s’en éloignant trop pour qu’ils puissent s’y retrouver et adhérer. Il est légitimement question de trahison. On appréciera la pertinence de tout ce questionnement.

« Depuis le lit de ma nouvelle vie, j’aperçois la mer, elle emplit la moitié de la fenêtre, ma fenêtre serait un vase à moitié rempli de Méditerranée, j’observe le vase et je refais le livre à l’envers, inlassablement, une lecture entre les lignes, là où mes motifs aiment à se cacher, là où je m’obstine à les traquer. Je m’attaque à l’un ou l’autre des chapitres, bercée par l’horizon, et s’agissant de Tica, tout comme de tout le reste, les hypothèses varient en fonction de l’indulgence que je me sens plus ou moins prête à m’accorder. Parfois, je pense que je n’ai pas évoqué le passé de Tica parce que son excès de gravité risquait de brouiller les pistes d’une histoire délibérément pas grave. D’autres fois je me heurte à un explication plus indicible : je m’offre à moi le rôle un jour tenu par elle, je m’offre Merlin comme s’il s’agissait de réparer une erreur de casting telle que la vraie vie en commet tant. Je prends sa place, une place qui, me semble-t-il, me revient plus légitimement. Cette version là doit être la bonne, sûrement, inavouable au point que même dans le livre, je ne parviens pas à l’assumer entièrement. »

Les petit succès sont un désastre est un premier roman attachant, à la construction originale mais bien maîtrisée, où le lecteur prendra je l’espère autant de plaisir que moi à démêler le vrai du faux.

J’ai découvert ce livre dans le cadre de l’opération Masse critique organisée par Babelio, mais aussi en vue de la présélection pour le prix Orange du livre 2012.

Les petits succès sont un désastre, Sonia David, éditions Robert Laffont, janvier 2012, 419 pages



mar 11 2012

United colors of crime, Richard Morgiève

« Au fond il s’en moque de l’argent. ll connaît. Il a goûté, abusé. Mais cette pensée est trop sacrilège. Elle remet en cause toute sa vie, tout le futur. Il l’efface. »

25 août 1951, une Buick file en direction du Mexique sur une piste texane. Chaim Chlebeck, 31 ans est en cavale après avoir supprimé un des parrains de la mafia new-yorkaise et embarqué un sacré paquet de pognon… Mais agressé par des cowboys du coin il est laissé pour mort sur le bord de la route. Il est retrouvé et soigné par un étrange couple, Dirk un scientifique allemand d’une soixantaine d’année qui s’est enterré dans le cul du Texas pour fuir les travaux sur la bombe atomique dans lesquels il était impliqué et qui s’est passionné pour la cause amérindienne, et Dallas, une jeune indienne navajo, farouche et d’une singulière beauté malgré son oeil de verre.

De cette longue convalescence dans le désert texan, au milieu de paysages immenses à vous rendre fou, Chaim restera t-il inchangé, un homme apatride, sans attache, qui ne croit en rien si ce n’est au pouvoir de la violence et de l’argent ? Même son nom il l’a volé à un soldat tombé durant la seconde guerre mondiale, puisque notre homme est en fait né en Ryszard Morgiewicz en Pologne.

Et peut-on vraiment échapper à un passé mafieux ?

Qu’est-ce donc qu’United colors of crime ? Un western, un roman d’aventures, un policier ? Une histoire d’hommes, des vrais, des durs, à l’ancienne ? Il y a un peu de tout cela mais le roman ne Richard Morgiève ne peut se réduire à sa seule trame.

Un livre politique et sociétal peut-être aussi puisqu’il s’inscrit dans l’Amérique, celle qui a massacré les indiens, celle du maccarthysme, de la bombe atomique, de la guerre froide, celle des prémices de la mondialisation et de la société de consommation ?

C’est aussi et surtout une histoire d’amour et de rédemption. Mais l’un et l’autre prennent du temps alors l’auteur s’attarde durant la convalescence de Chaim, le confronte à son passé, met en scène une galerie de personnages excentriques, recourt à des rites indiens et assène des vérités sur l’âme humaine… Puis peu à peu le roman se fait lumineux pour aborder les préludes de cet amour,  avec pudeur et poésie.

Chaim, alias Ryszard Morgiewicz serait en fait l’oncle de Richard Morgiève. Ce dernier en sublimant la vie de cet oncle obscur, nous offre un livre d’une beauté époustouflante.

On en vient à rêver d’une adaptation cinématographique qui serait à la hauteur…

J’ai découvert United colors of crime dans le cadre de la préselection pour le prix Orange du livre 2012.

United Colors of Crime, Richard Morgiève, Carnets Nord, janvier 2012, 320 pages


mar 5 2012

Dormir avec ceux qu’on aime, Gilles Leroy

« Tomber amoureux, ce jour-là, foudroyé au contact d’une main, me rendit mes seize ans, exactement mes seize ans à Léningrad. Quiconque aura aimé sait ces choses-là entre mille : étreindre une main, c’est tout donner, d’un coup, sans prudence, sans contrat, sans rien. Tenir la main, tous les enfants le savent, n’est pas seulement s’accrocher au passage : tenir ta main, c’est tenir à toi, tenir de toi. Et plus je serre, plus j’entrecroise nos doigts, les entrelace, plus je te dis mon incommensurable besoin, un besoin tel que ta paume me renseigne sur toi. Sur ta paume, j’ai pu lire que tu étais quelqu’un de bien. »

C’est de passage à Bucarest, lors d’une tournée pour la promotion de son dernier livre, que l’auteur-narrateur, proche de la cinquantaine, rencontre Marian, vingt-six ans, libraire et musicien dans un groupe de rock. Les deux hommes s’éprennent l’un de l’autre. Mais dans une Roumanie qui souffre encore des séquelles de la dictature communiste, Marian n’a que peu de liberté à consacrer à une idylle, qui plus est homosexuelle. Et très vite Gilles doit reprendre la route pour poursuivre sa tournée. La distance, les différences d’âge et d’environnement sont autant d’embûches qui s’immiscent entre les deux amants.

« Je suis sans nouvelles de toi et cet estuaire ne m’est rien, ce ciel bleu béant et cet horizon houleux ne me valent rien sinon, peut-être, un poinçon lancinant au côté gauche quand le seul delta du monde où je voudrais me perdre s’éloigne, s’évanouit, s’assèche pour finir – avec mes rêves ressuyés. »

Gilles, désabusé, se persuade aussi que cet amour est pour lui l’ultime.

Imbriquées dans ce récit intimiste, plusieurs pages glaçantes sont consacrées à Madame Ceaucescu, l’épouse du dictateur, et mettent en avant le contraste entre ses préoccupations de midinette et les méfaits du couple de tyrans. Ce contrepoint apporte au roman une dimension historique. Une très jolie conclusion sur les deux époux au moment d’affronter la mort renvoie à l’universalité du sentiment amoureux.

Gilles Leroy (qui avait notamment été récompensé par le prix Goncourt pour Alabama Song) renoue ici avec la veine autobiographique.

Il dit avec finesse les premiers regards, les corps qui s’effleurent, les doutes qui s’immiscent, la violence du manque, la solitude, l’urgence des retrouvailles. Les mots semblent choisis avec soin, l’écriture est belle et limpide. Et le récit ne sombre jamais dans le sentimentalisme.  Bien que le déchirement soit inéluctable et accepté comme tel, le propos de l’auteur est de célébrer ce cadeau inattendu de la vie : tomber une nouvelle fois amoureux.

« Ne m’en veux pas de t’annoncer une fin que tu refuses avec cette ferveur qui n’appartient qu’à toi et me bouleverse. La nature des choses dit que cet amour est impossible. De même que l’amour donné le fût irréversiblement.

Veuille ne pas souffrir, ne pas me faire souffrir, ne pas nous faire souffrir. Accepte pour ne pas subir. Accepte pour ne rien perdre. Ce très peu qui fut nous, gardons le intouché, dans sa splendeur première. » 

C’est dans le cadre de la présélection pour le prix Orange du livre 2012 que j’ai été amenée à lire Dormir avec ceux qu’on aime.

Dormir avec ceux qu’on aime, Gilles Leroy, éditions Mercure de France, janvier 2012, 192 pages.