jan 1 2012

L’année 2011 en onze livres

Diverses préoccupations personnelles m’ont tenu éloignées de ce blog durant la fin de l’année 2011 et j’en suis désolée. Mais je compte bien me rattraper en 2012.

Ce billet pour revenir sur le cru littéraire de l’année écoulée et vous faire une petite liste – ô combien subjective et limitée dans la mesure où je n’ai lu qu’un très modeste échantillon de la production- des livres 2011 que j’ai préféré, en espérant que cela vous donnera envie de les découvrir ou redécouvrir.

Voici donc ma sélection, onze livres classés suivant l’ordre alphabétique des noms de leurs auteurs:

- La blessure la vraie, François Bégaudeau, éditions Verticales
- Et rester vivant, Jean-Philippe Blondel, éditions Buchet Chastel
- La confession de Charleroi, Aliocha Vandamme, éditions Flammarion

Je vous souhaite à tous une très belle année 2012, en espérant qu’elle soit riche en découvertes et émotions littéraires !

 

 

 


nov 6 2011

Limonov, Emmanuel Carrère

2006. Lors d’un rassemblement pour commémorer un événement funeste de l’histoire russe, Emmanuel Carrère de passage à Moscou reconnait un visage familier : Limonov.

Carrère croyait Limonov en prison. Il avait connu le personnage à Paris dans les années quatre-vingt. Limonov était alors avec ses écrits sulfureux un auteur en vue dans le milieu littéraire parisien. Mais à la chute du communisme, Limonov quitta Paris et fut convaincu d’agissements louches en Europe de l’est.  Pour l’intelligentsia française, il était devenu un fasciste de la pire espèce.

Intrigué de l’apercevoir à cette commémoration, intrigué également d’apprendre que l’exemplaire journaliste Anna Politkovskaïa soutenait le parti politique fondé par Limonov, Carrère décide de mener l’enquête.

Edouard Savenko naît en Russie sous Staline en 1943 et passe la majeure partie de son enfance en Ukraine. Très jeune, Edouard sait qu’il veut devenir un homme un vrai, et en Union soviétique ce n’est pas une mince affaire de vouloir être autre chose qu’un sous-fifre. Il s’est rêvé militaire, puis bandit ; il se fait poète. Mais à même pas vingt ans, ses perspectives de réussites lui paraissant bouchées il se tranche les veines. Quand il revient à lui, il est interné dans un hôpital psychiatrique. De là Edouard rebondit dans le milieu poétique de sa ville, s’y prend une maîtresse qui lui sert de tremplin pour asseoir sa position dans ce milieu, et se choisit un pseudonyme en hommage à son caractère acide et belliqueux : Limonov (de limon, citron et limonka, grenade). On suit encore Edouard de l’Ukraine à Moscou, où il séduit et épouse la belle Elena, puis à New York qu’il rejoint en 1974, mais où il tombe dans l’indigence, et à Paris où dans les années quatre-vingt il sera écrivain à succès. Enfin, tour à tour soldat, dissident, prisonnier de droit commun et leader politique, Edouard se frotte aux tumultes qui bouleversent l’Europe de l’Est à compter de la fin des années quatre-vingt, en tenant souvent des positions fort discutables.

« De Lefortovo, on l’a transféré au camp d’Engels, sur la Volga. […] dans ce camp les lavabos, faits d’une plaque d’acier brossé surmontant un tuyau de fonte, d’une ligne sobre et pure, sont exactement les mêmes que dans un hôtel, conçu par le designer Philippe Starck, où son éditeur américain a logé Limonov lors de son dernier séjour à New York, à la fin des années quatre-vingt.

Ca l’a laissé songeur. Aucun de ses camarades de détention n’était en mesure de faire le même rapprochement. Aucun, non plus, des élégants clients de l’élégant hôtel new-yorkais. Il s’est demandé s’il existait au monde beaucoup d’hommes comme lui, Edouard Limonov, dont l’expérience incluait des univers aussi variés que celui du prisonnier du droit commun dans un camp de travaux forcés sur la Volga et celui de l’écrivain branché évoluant dans un décor de Philippe Starck. Non, a-t-il conclu, sans doute pas, et il en a retiré une fierté que je comprends, qui est même ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre. » 

C’est donc un aventurier et agitateur qu’Emmanuel Carrère dépeint dans cette biographie romancée. Et tout en retraçant la vie d’Edouard Savenko, l’auteur nous immerge dans l’histoire de l’Europe de l’est, des Balkans jusqu’à la Russie depuis la seconde guerre mondiale.

L’auteur évoque aussi en creux son propre parcours, lui qui comme Edouard dévorait enfant les ouvrages de Jules Verne ou d’Alexandre Dumas, mais qui adulte a choisi un chemin plus conventionnel, un chemin qui ne l’a guère éloigné de ses bases.

Le Limonov d’Emmanuel Carrère est un personnage extrêmement romanesque, paradoxal, sale type par certains aspects, héros par d’autres. Il est égocentrique, narcissique, sulfureux, mais aussi opiniâtre, courageux et d’une certaine manière, digne de confiance. Tout cela coucourt à un récit passionnant.

Mais ce qui fait la subtilité et à mes yeux la réussite de l’ouvrage, c’est aussi et surtout, qu’Emmanuel Carrère trouve la bonne distance vis-à-vis de son personnage.  Tout en exprimant la fascination que Limonov exerce sur lui, il parvient à interroger avec objectivité ses agissements et l’histoire de sa vie, et à le raconter tout en nuances, conscient qu’il n’a pas la réponse à toutes les questions.

Limonov vient tout juste d’être été récompensé par le prix Renaudot 2011

Limonov, Emmanuel Carrère, P.O.L., septembre 2011, 496 pages