jan 1 2012

L’année 2011 en onze livres

Diverses préoccupations personnelles m’ont tenu éloignées de ce blog durant la fin de l’année 2011 et j’en suis désolée. Mais je compte bien me rattraper en 2012.

Ce billet pour revenir sur le cru littéraire de l’année écoulée et vous faire une petite liste – ô combien subjective et limitée dans la mesure où je n’ai lu qu’un très modeste échantillon de la production- des livres 2011 que j’ai préféré, en espérant que cela vous donnera envie de les découvrir ou redécouvrir.

Voici donc ma sélection, onze livres classés suivant l’ordre alphabétique des noms de leurs auteurs:

- La blessure la vraie, François Bégaudeau, éditions Verticales
- Et rester vivant, Jean-Philippe Blondel, éditions Buchet Chastel
- La confession de Charleroi, Aliocha Vandamme, éditions Flammarion

Je vous souhaite à tous une très belle année 2012, en espérant qu’elle soit riche en découvertes et émotions littéraires !

 

 

 


sept 29 2011

Feuilleton

En cette période de crise et de morosité, la naissance d’une revue est une excellente nouvelle. Qui plus est Feuilleton séduit d’emblée par son ambition, la qualité de ses textes et sa superbe maquette.

Feuilleton est une publication trimestrielle qui se veut apporter un regard sur le monde. Elle doit son nom aux rubriques culturelles dans la presse allemande qui traditionnellement sont intitulées feuilletons.

Son premier numéro a vu le jour le 22 septembre, et c’est un volume broché de 256 pages, à mi-chemin entre le livre et le magazine. Il est composé de reportages pour la plupart étrangers, de nouvelles littéraires, d’un portfolio et même d’une rubrique culinaire, le tout dans une belle charte graphique où les illustrations (des dessins, les photos étant cantonnées à la rubrique culinaire et au portfolio) sont à l’honneur.

Ce premier numéro est placé sous l’égide de Ryszard Kapuscinki, le grand reporter passionné par l’Afrique (à qui on doit notamment Ebène, dont je vous conseille vivement la lecture, c’est votre aller simple pour l’Afrique) avec cette citation :

« Lorsque l’on choisit de décrire la réalité, il faut s’attendre à ce que l’écriture puisse l’influencer. »

Les reportages et autres articles sont pour la plupart traduits de la presse anglophone (New Yorker, Vanity Fair, Rolling Stone Magazine…) mais il y a aussi quelques contributions originales (reportage d’Anne Nivat en Afghanistan…). Ils sont longs, fouillés, font belle place à la narration et sont augmentés de compléments explicatifs et d’une bibliographie en rapport avec le sujet traité. Les thématiques de l’Afghanistan et de l’Amazonie sont développées par le biais de dossiers réunissant plusieurs articles (je retiens en particulier le récit d’une improbable collision entre deux avions survolant l’Amazonie).

La littérature – Domaine qui nous intéresse plus particulièrement ici – est bien représentée dans cette nouvelle revue.

Ambitions est une savoureuse nouvelle – inédite en France – d’un auteur en vue dont nous avons parlé récemment, Jonathan Franzen : Il y est question d’un couple de quadra new-yorkais, qui s’était construit sur la base d’un manque d’ambition commun, et se trouve mis en péril lorsque Jim l’époux, dédaignant leur accord tacite, suggère à sa compagne la chirurgie esthétique, et, aussi saugrenu que cela puisse paraître, manifeste un intérêt inédit pour la culture. A ces quelques mots, vous avez peut-être déjà perçu l’humour cynique de l’écrivain américain…

Au sommaire de Feuilleton on trouve également une nouvelle de Nicolaï Lilin sur un rescapé de la guerre en Tchétchénie qui retrouve l’amour en la personne d’une prostituée, un texte inattendu de George Orwell sur le coût du livre comparé à celui de la cigarette ou d’autres divertissements (texte publié pour la première fois en 1946), et un reportage passionnant sur le parcours de J.D. Salinger pendant le deuxième guerre mondiale (débarquement de Normandie, rencontre avec Hemingway à Paris,  combats en Allemagne…) et comment cela a influencé ces écrits postérieurs, et en particulier nourri le personnage de Holden Caulfield, le jeune protagoniste de L’Attrape-cœurs.

Un Feuilleton d’une fort belle facture qui mérite fichtrement le feuilletage ! Longue vie à cette nouvelle revue !

Le prochain numéro de Feuilleton est annoncé pour le 5 janvier et on devrait y découvrir une nouvelle inédite de Don Delillo

Feuilleton est en vente dans toutes les bonnes librairies

Feuilleton, revue dirigée par Adrien Bosc et Gérard Berréby, éditions du Sous-sol, premier numéro, septembre 2011, 256 pages.


août 24 2011

Freedom, Jonathan Franzen

Freedom s’ouvre à St Paul (Minnesota) sur un de ces quartiers résidentiels américains très middle-class où les commérages entre voisins vont bon train. Et de fait la famille Berglund, et en particulier l’épouse, Patty, font beaucoup parler leurs voisins. Patty est une ancienne basketteuse reconvertie en Desperate housewife ; elle avait l’habitude de sonner chez les uns et les autres avec un plat de cookies et le sourire aux lèvres, mais elle flirte à présent avec la dépression et l’alcoolisme, depuis que son fils, Joey, seize ans, défiant toute autorité parentale, a quitté la maison pour s’installer chez les parents de sa petite amie.

C’est déjà délicieusement cynique, mais l’ouvrage acquiert une tout autre ampleur quand Patty prend elle-même la plume pour revenir sur son parcours : une famille politicienne uppée en banlieue new-yorkaise qui l’a constamment négligée, des événements fondateurs survenus lorsqu’elle était toute jeune fille, notamment  sa rencontre avec Walter, son sage et solide époux, mais aussi avec Richard, le meilleur ami de Walter, un rocker charismatique qui aligne les conquêtes féminines… Et Patty de confesser l’attirance réciproque qui la lie à Richard, et le triangle amoureux qui va en découler pendant 25 ans.  Elle nous offre alors un tout autre regard sur son personnage, avouant ses faiblesses et ses difficultés à prendre les bonnes décisions. Plus loin Freedom abordera aussi les points de vue de Richard, Walter et Joey, conférant à chacun un surcroît d’humanité. Et Jonathan Franzen excelle dans l’analyse psychologique de ses personnages, notamment lorsqu’ils sont confrontés aux aspects conflictuels de l’existence, lorsque le désir et la morale s’affrontent par exemple.

Cette succession de points de vue n’est que l’un des nombreux procédés d’une construction littéraire soignée, l’auteur n’hésitant pas par ailleurs à sauter plusieurs années, jouer des flashbacks ou interrompre sa narration juste après avoir livré une information capitale afin de tenir son lecteur en haleine.

Le roman balaye aussi des considérations sociétales plus larges, notamment lorsque Walter se lance dans un combat écologique acharné qui l’amène paradoxalement à faire alliance avec des industriels du charbon (cette partie m’a moins convaincue mais il faut dire que j’ai lu Freedom dans sa version originale et n’étant pas bilingue, j’ai eu plus de problème de compréhension sur les aspects militantisme écologique que sur le reste du roman, ceci explique donc peut-être cela)  ; Ou lorsque Joey attiré par les sirènes d’une réussite financière facile se lance dans des affaires peu scrupuleuses. Les républicains en prennent pour leur grade ;  les démocrates ne sont pas beaucoup mieux servis.

Freedom nous fait pénétrer l’intimité d’une famille avec ses failles et ses non-dits, mais il dresse aussi un portrait désabusé de la société américaine, des années 70 jusqu’à l’après 11 septembre. C’est un roman qui est à la fois facile à lire et exigeant, et c’est mon premier gros coup de cœur pour cette rentrée littéraire 2011 !

Jonathan Franzen avait déjà beaucoup fait parler de lui avec son roman Les corrections (The corrections), sorti en 2001. Freedom lui a valu en 2010 aux Etats-Unis un succès critique et public sans précédent. Je lui souhaite le même parcours en France.

Freedom, Jonathan Franzen, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, éditions de l’Olivier, août 2011, 718 pages.