
« C’est l’histoire poison qu’on nous raconte et qu’on redemande inlassablement, notre préférée, celle qu’on reconnaît avant même qu’on nous en donne la fin, cette légende indispensable à notre sommeil. Celle à laquelle on croit avec la volonté d’y croire encore encore et sous toutes ses formes. C’est la légende reposante de l’impossible échappée et de ses conséquences, une légende si douce et triste à la fois, qu’on mâchonne depuis l’enfance. Fais attention. Tu vas te faire mal. Tiens un oiseau qui tombe, ne regarde pas. L’histoire de la menace qui guette celles qui s’aventurent là où on leur avait pourtant dit qu’il ne faudrait jamais aller, l’histoire de celles qui entrouvrent les portes et les nuits, enjambent des murs, parcourent les forêts, les rues, les parkings. L’histoire des Thelma et Louise qui trinquent à la belle vitesse de leurs voyages, aussitôt saisies, toujours rattrapées. Et qui, alors, pour se défendre, tuent comme par mégarde. Et elles ont beau continuer à courir encore, les voilà maladroites comme des bêtes décapitées de permission de promenade, sans autre solution que leur mort, une reddition définitive. Voilà ce qui arrive aux évadées. »
« Mais voilà que je ne veux pas être réparée. Sauvegardée. Rafistolée pour continuer à avancer. Je ne voudrais pas qu’on colmate ce que je m’acharne à défaire, à découdre.
Vois-tu, je travaille à être insauvable, irrécupérable. Aussi fugace, irrattrapable et fragile qu’un moment dans le temps. Pour ne pas offrir de prise, il me faudra rentrer en silence comme on va en résistance. Et à toute interrogation, leur répondre : je ne sais pas, je me demande, je cherche. Je dépose des questions. Je fabrique des doutes. »
« Conspirons encore Voltairine ! Redevenons des bandites fiévreuses, des enfants acharnés à ne pas rester là où on nous pose. L’époque est dure aux voleuses de feu… Il nous faudra bien redevenir impitoyables et, sans rien céder de nos vies ou de nos corps, saturer chaque atome de plaisirs vagabonds sans jamais en payer aucun prix… »
Ce roman, c’est le portrait mouvant de trois jeunes femmes qui entrent en résistance.
Il y a tout d’abord Emile que l’on croit morte d’un coeur trop fragile et son amie, sa presque-soeur la narratrice qui a cessé de danser ; toutes deux ont déjà été malmenées par la vie, et subissent la torpeur ambiante, anesthésiées dans une société française toujours plus répressive depuis l’Election. Puis il y a la petite fille au bout du chemin qui brandissant ses références historiques, littéraires, cinématographiques, interroge tout, n’admet rien au point de sembler perdre pied au regard des biens pensants. C’est leur rencontre et leur amitié qui créent l’étincelle. A elles trois, la sensibilité à fleur de peau, elles vont mettre des mots sur leur colère, concevoir leur révolte et se mettre en mouvement.
Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce est un livre qui bouscule, qui réveille, mais c’est aussi livre magnifiquement écrit et empli de poésie. Des livres comme celui-ci on en aimerait plus souvent. Merci Lola.
Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon, éditions Flammarion, mars 2011, 428 pages