sept 21 2011

Hymne, Lydie Salvayre

Le 18 août 1969 à 9 heures du matin, devant une foule dispersée qui n’avait pas dormi depuis trois jours (il était le dernier à passer), Jimi Hendrix joua à Woodstock une version dévastatrice de The Star Spangled Banner, l’hymne américain. Hymne tourne autour de ce moment, lui conférant une force et une portée exceptionnelles.

« Car ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable, insoutenablement beau et paradoxalement libérateur.
Un cri plus fort que tous les mots, un cri d’effroi devant la vie menacée par la folie guerrière et d’espoir increvable devant la beauté.
Un cri qui déchira l’espace, un cri aux accents inconnus, un cri qui était comme une incantation aboyée dans un monde infernal, comme un sanglot terrible.
Un cri lancé au ciel.
Un cri si intense, si véhément, d’une puissance d’entraînement telle qu’il traversa tous les blocs de résistance qui obstruent la mémoire, jusqu’à m’atteindre, jusqu’à nous atteindre en plein cœur, et à nous traverser. »

Hymne est publié dans une collection dédiée à la fiction et porte l’appellation de roman qui pourtant ne lui sied guère. L’ouvrage est en fait un hommage personnel fait à Hendrix, et en particulier à son interprétation de The Star Spangled Banner à Woodstock.

En effet Lydie Salvayre se met elle-même en scène, elle qui a découvert pour la première fois cette interprétation d’Hendrix en 1972 à vingt ans et qui en est restée bouleversée, et se lance dans un exercice d’éloge dans une langue littéraire avec un ton exalté et de nombreux effets d’emphase, empruntant parfois les codes de la poésie.

Afin d’éclairer la performance d’Hendrix à Woodstock, L’auteure-narratrice raconte de son point de vue le musicien : Famille pauvre, mère absente, mélange de sangs noirs, cherokees, et blancs, un enfant timide qui se dédie entièrement à la musique. L’homme que Jimi Hendrix deviendra est un homme pur, fidèle à lui même, qui n’a pas besoin de la reconnaissance d‘autrui pour laisser libre cours à ses goûts, ses choix, ses aspirations. Pourtant le voici malmené dans un milieu cupide, face à un public réfractaire à l’innovation… Il trouve alors refuge dans la drogue…

Lydie Salvayre replace aussi l’interprétation de The Star Spangled Banner dans le contexte historique de l’époque (ghettoïsation des populations noires, indiens parqués dans des réserves, leur culture réduite à un folklore, guerre au Vietnam qui s’éternise, montée d’une culture de l’individualisme et du profit) pour en démontrer l’audace et l’importance.

De la lecture d’Hymne on émerge convaincu que ces trois minutes quarante-trois durant lesquelles Hendrix s’est approprié The Star Spangled Banner à Woodstock sont un évènement qui fait date, et on se plait à découvrir à quel point il résonne pour l’auteure.

A travers les qualités que celle-ci prête au musicien et à cette interprétation se révèlent ses propres appétences pour tout ce en quoi elle peut puiser force et élan, pour tout ce qui est à même de l’élever.

« C’est de The Star Spangled Banner que je parle. C’est de ce morceau si légitimement fameux [...] que j’écoute des années après, dans ma chambre, avec le sentiment très vif que le temps presse et qu’il me faut aller désormais vers tout ce qui, entre tout, m’émeut et m’affermit, vers tout ce qui m’augmente, vers les oeuvres admirées que je veux faire aimer et desquelles je suis, nous sommes, infiniment redevables. »

Nul besoin d’être fan d’Hendrix pour se laisser emporter par Hymne, et avoir envie de prolonger la lecture par l’écoute du fameux morceau. Mais aussi et surtout, tout comme la prestation d’Hendrix à Woodstock pour ses auditeurs, Hymne est un livre qui secoue son lecteur, Hymne est un manifeste pour la beauté et contre la démence du monde.

Hymne figure dans la première sélection pour le prix Médicis 2011.

Hymne, Lydie Salvayre, éditions du Seuil, collection «Fiction & Cie», août 2011, 241 pages.