La biche ne se montre pas au chasseur, Eloïse Lièvre

« La première fois bien sûr, il ne s’est rien passé. Je ne me suis pas inquiétée. J’ai trouvé ça dommage simplement, éprouvant déjà le sentiment, mais inoffensif et léger, de l’échec face à la dictature de la performance. J’aurais bien aimé, à cette occasion encore, être la plus forte.
J’avais cru si longtemps à la volonté. Ce temps avait existé, cette époque de confiance qui me revient à la figure avec la honte d’une claque reçue trop tard trop grande, ce temps rangé maintenant dans les armoires aux odeurs de camphre et de clôture avec les vêtements et le fatras de jouets d’enfance qu’on n’a pas jetés, ce temps où il suffisait de vouloir pour que les choses se produisent, que les événements aient lieu, que les désirs soient exaucés, un cil sur la joue je fais un vœu, la première cerise de l’année je fais un vœu, on y croyait. Et lorsqu’il arrivait qu’il n’en fût pas ainsi, nulle incompréhension, mais un simple entêtement de la volonté, tant il était clair que ce ne pouvait être qu’une cause réelle, identifiable et concrète, les parents les circonstances, des inconvénients de rien du tout, balayés d’un revers d’énergie tête haute, qui empêchait alors, avec une tyrannie abjecte à soulever des vengeances, la réalisation de tout désir. »

Sur la couverture aux teintes roses, une figurine féminine – jouet pour enfant – nue et fardée, évoque déjà la féminité et le rapport au corps. La biche ne se montre pas au chasseur, premier roman, traite du désir d’enfanter pour la femme, et du questionnement qui découle de la difficulté à concevoir un enfant.

La narratrice, fraîchement mariée, souhaite devenir mère. Seulement les mois passent et malgré les tentatives des jeunes époux, la grossesse se laisse désirer. La jeune femme pour qui jusqu’ici tout avait été facile est en proie à l’incompréhension. La voici confrontée à une parcours gynécologique éprouvant, interrogeant la science sur une cause rationnelle, physiologique, qui justifierait le fait de ne pas tomber enceinte. En vain. L’attente la consume. Face à la maternité des autres, douleur et jalousie affleurent. La jeune femme se penche alors sur son histoire personnelle. Elle explore les territoires de l’enfance et de la puberté, convoquant des souvenirs familiaux ou encore le bestiaire qui a accompagné son éveil à la sexualité, jusqu’à faire émerger un évènement fondateur qui était rangé soigneusement dans l’un des tiroirs de sa mémoire.

L’auteure campe avec justesse l’impatience de la femme face à son désir de maternité, le désarroi et le sentiment d’échec vis-à-vis d’elle-même mais aussi vis-à-vis de la société que suscite le non-accomplissement de son désir. La quête intime qui préside la deuxième partie de l’ouvrage est abordée sous un prisme personnel audacieux, mais toujours avec sensibilité. En filigrane, il y est question du pouvoir du psychisme sur le corps. Le texte est finalement tout en retenue, certains évènements n’étant suggérés qu’à demi-mot.

Quant à la plume d’Eloïse Lièvre, elle est délicate et singulière, et certaines phrases emportent le lecteur dans des directions inattendues.

C’est en somme une très belle voix féminine qui livre un récit pudique et peu consensuel.

Attention, talent à découvrir ! La biche ne se montre peut-être pas au chasseur, mais elle se dévoile à nous lecteurs ; ne nous en privons pas.

Ce roman a été sélectionné par l’Opération Manuscrits 2009 de la revue Technikart. Il faisait partie des 4 finalistes présentés au Salon du livre de Paris en mars 2009.

Quant à moi, je l’ai découvert dans le cadre de la présélection pour le prix Orange du livre 2012.

La biche ne se montre pas au chasseur, Eloïse Lièvre, D’un noir si bleu, février 2012, 156 pages

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