Les petits succès sont un désastre, Sonia David

« J’allais écrire sur l’amitié pour confirmer, comme je l’avais affirmé à Vincent, que ce n’était pas grave. Et rendre grâce aux parenthèses – les bistrots, les bandes, le verre de trop, la dernière cigarette -, ces merveilleux moments sans conséquence qui font le présent et peut-être, aussi, les meilleurs souvenirs. »

Ce roman s’ouvre sur le récit qu’entreprend Rose, la narratrice, à l’attention de ses enfants, récit de la rencontre avec leur père Vincent dans le supermarché Carrefour de leur quartier le jour du décès de Paul Newman. Sauf que quelques pages plus loin, on découvre que la narratrice n’a pas d’enfant, et d’ailleurs que le susnommé Vincent est homosexuel. D’emblée l’auteure brouille les pistes…

Ce premier artifice par lequel la narratrice mélange le récit réel et le récit fantasmé est en fait l’annonce du principal ressort de l’ouvrage.

Les petits succès sont un désastre est l’histoire d’une bande de copains montmartrois. Ils se retrouvent régulièrement dans un bistrot du quartier, Le Papillon. Il y a les plus fidèles qui viennent tous les soirs ou presque et ceux qui passent de temps à autre. Lorsque la narratrice Rose, gagne 60 000 euros à un jeu, elle décide d’en profiter pour suspendre son activité professionnelle et se consacrer à l’écriture d’un premier roman. Un roman qui parlerait justement de cette bande d’amis, La Pap’ team. Mais avec quelques petits arrangements avec la réalité. A propos tout ce qui précède était-il l’histoire, ou l’histoire dans l’histoire, celle qui est racontée dans le roman de Rose ?

Les petits succès sont un désastre est donc d’abord la chronique d’une amitié. L’auteure sait saisir toutes ces petites choses qui font une bande d’amis, les conversations, les références, les petits rituels ; percent aussi ça et là les affinités mais aussi les griefs qui dorment. En outre elle développe la personnalité de chacun des protagonistes et nous les rends attachants malgré (ou peut-être avec) leurs défauts et leurs failles. La plume est alerte, les dialogues sont réjouissants, c’est plein de vie et souvent d’humour.

Puis au fur et à mesure que le roman avance s’y glissent les réflexions de Rose quant à son rapport à l’écriture et à la question soulevée en quatrième de couverture : « Ecrire, est-ce forcément trahir ?». Le livre ne prétend pas répondre à cette interrogation de manière universelle (il y a bien d’autres procédés que celui employé par Rose pour aboutir à un roman en utilisant le matériau de son propre entourage). Cependant en ce qui concerne Rose, celle-ci choisit délibérément de rester suffisamment proche de ses amis pour que ceux-ci s’y reconnaissent mais de fantasmer la réalité, s’en éloignant trop pour qu’ils puissent s’y retrouver et adhérer. Il est légitimement question de trahison. On appréciera la pertinence de tout ce questionnement.

« Depuis le lit de ma nouvelle vie, j’aperçois la mer, elle emplit la moitié de la fenêtre, ma fenêtre serait un vase à moitié rempli de Méditerranée, j’observe le vase et je refais le livre à l’envers, inlassablement, une lecture entre les lignes, là où mes motifs aiment à se cacher, là où je m’obstine à les traquer. Je m’attaque à l’un ou l’autre des chapitres, bercée par l’horizon, et s’agissant de Tica, tout comme de tout le reste, les hypothèses varient en fonction de l’indulgence que je me sens plus ou moins prête à m’accorder. Parfois, je pense que je n’ai pas évoqué le passé de Tica parce que son excès de gravité risquait de brouiller les pistes d’une histoire délibérément pas grave. D’autres fois je me heurte à un explication plus indicible : je m’offre à moi le rôle un jour tenu par elle, je m’offre Merlin comme s’il s’agissait de réparer une erreur de casting telle que la vraie vie en commet tant. Je prends sa place, une place qui, me semble-t-il, me revient plus légitimement. Cette version là doit être la bonne, sûrement, inavouable au point que même dans le livre, je ne parviens pas à l’assumer entièrement. »

Les petit succès sont un désastre est un premier roman attachant, à la construction originale mais bien maîtrisée, où le lecteur prendra je l’espère autant de plaisir que moi à démêler le vrai du faux.

J’ai découvert ce livre dans le cadre de l’opération Masse critique organisée par Babelio, mais aussi en vue de la présélection pour le prix Orange du livre 2012.

Les petits succès sont un désastre, Sonia David, éditions Robert Laffont, janvier 2012, 419 pages


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1 commentaire pour “Les petits succès sont un désastre, Sonia David”

  • renaud dit:

    « Les petits bouquins sont un succès. »
    Merci, j’ai adoré, mais comme professionnel de santé je m’interroge sur l’avenir de NELOU

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