Jayne Mansfield 1967, Simon Liberati
29 juin 1967 vers 2h30 du matin sur la route US 90. Au volant de son semi-remorque 18 roues, Richard Rambo, intrigué par un véhicule déversant des pesticides, avait considérablement freiné. C’est alors qu’il entendit un bruit spectaculaire. Il lui fallut quelques instants pour réaliser qu’une voiture avait percuté son camion et s’était encastrée en dessous. Une Buick Electra 225 bleu métallisé.
Simon Liberati décrit avec une précision journalistique la scène de l’après-accident, les témoins, puis le ballet des premiers secours, des dépanneuses, de la police, des curieux. Journalistes et officiels allaient aussi venir s’amasser lorsque serait révélé le nom de scène de la passagère d’honneur de la Buick, décédée dans l’accident : Jayne Mansfield.
Flashback. L’auteur nous ramène quelques mois plus tôt. Dédaignant la chronologie, il se livre une narration peu usuelle mais parfaitement maitrisée, très loin des codes de la biographie.
Il tourne autour de son personnage, narrant plusieurs épisodes et habitudes liées à la sex-symbol sur la période 1966-1967.
« Florence Floyd se recula de toute sa hauteur loin de la voiture. Elle n’avait rien à dire à ces gens. Elle savait désormais qu’il lui fallait faire son possible pour les empêcher de gâcher la fête. Depuis qu’elle assistait au festival – même avant de prendre de nouvelles responsabilités [...] -, elle avait vu plus d’une star de Hollywood en mauvaise posture, ivre, droguée ou défaite. Elle savait la chanson. La caque sent toujours le hareng. Des vendeuses, des serveuses, des prostituées, des enfants d’alcooliques, des filles de rien que des producteurs avaient transformés en soi-disant movie stars et qui n’avaient qu’une hâte : retomber dans le caniveau d’où elles étaient sorties après avoir fait le plus de mal possible aux hommes des autres. Aujourd’hui, elle avait des responsabilités, il fallait faire un exemple. San Francisco n’était pas Los Angeles, et elle n’allait pas laisser de pareilles truies dicter leur loi. »
Mais imperceptiblement, il se rapproche de l’objet de son livre et le ton détaché, presque clinique, du début de ce récit devient peu à peu empathique pour raconter sa Jayne Mansfield.
Lors de l’accident qui lui coûta la vie, à 34 ans, Jayne Mansfield était déjà une has-been depuis longtemps. Déchue, La pin-up sculpturale des années 50 était devenue une égérie de la presse à scandale se produisant dans des cabarets miteux. Ravagée par l’alcool et les psychotropes, cachant sa calvitie sous de multiples perruques, couverte d’ecchymoses depuis sa rencontre avec son dernier compagnon, et versant régulièrement dans l’obscène, Jayne Mansfield symbolisait la décadence d’Hollywood et du star-system. Pourtant à la veille de sa mort, elle générait encore des centaines de milliers de dollars par an.
En fait la jeune femme était certainement beaucoup plus complexe que ne laissait entrevoir son personnage public, construit autour de sa généreuse plastique. Jayne Mansfield était aussi une femme très intelligente (un QI de 163), cultivée, volontaire et sachant sublimer la réalité.
« A regarder ces albums, on comprend très vite que la carrière de Jayne Mansfield repose sur une stratégie défensive, à partir du moment où s’installe une gloire aussi grande qu’immotivée. Elle comble les vides, elle remplit son rôle (et ses albums) pour cacher son absence d’être. L’imposteur, la mythomane qu’une mère rigide et exigeante avait démasquée dès son plus jeune âge trouve dans le star-system le remède à sa faille intime. Chaque événement affectif donne matière à spectaculaire. De ses misères elle fait des objets fétiches, des articles, des centaines d’articles qui construisent sa statue, si solidement qu’aujourd’hui encore le nom de Jayne Mansfield a survécu à ses films »
Avec Jayne Mansfield 1967, Simon Liberati fait mouche et offre à celle qui fut la cible de nombreux détracteurs l’un de ses plus beaux rôles, celui d’une artiste avant-gardiste au destin tragique, une artiste qui orchestrait sa vie comme « une vaste et unique performance ».
Jayne Mansfield 1967 a reçu le prix Femina 2011
Jayne Mansfield 1967, Simon Liberati, Editions Grasset & Fasquelle, août 2011, 208 pages.
