Freedom, Jonathan Franzen
Freedom s’ouvre à St Paul (Minnesota) sur un de ces quartiers résidentiels américains très middle-class où les commérages entre voisins vont bon train. Et de fait la famille Berglund, et en particulier l’épouse, Patty, font beaucoup parler leurs voisins. Patty est une ancienne basketteuse reconvertie en Desperate housewife ; elle avait l’habitude de sonner chez les uns et les autres avec un plat de cookies et le sourire aux lèvres, mais elle flirte à présent avec la dépression et l’alcoolisme, depuis que son fils, Joey, seize ans, défiant toute autorité parentale, a quitté la maison pour s’installer chez les parents de sa petite amie.
C’est déjà délicieusement cynique, mais l’ouvrage acquiert une tout autre ampleur quand Patty prend elle-même la plume pour revenir sur son parcours : une famille politicienne uppée en banlieue new-yorkaise qui l’a constamment négligée, des événements fondateurs survenus lorsqu’elle était toute jeune fille, notamment sa rencontre avec Walter, son sage et solide époux, mais aussi avec Richard, le meilleur ami de Walter, un rocker charismatique qui aligne les conquêtes féminines… Et Patty de confesser l’attirance réciproque qui la lie à Richard, et le triangle amoureux qui va en découler pendant 25 ans. Elle nous offre alors un tout autre regard sur son personnage, avouant ses faiblesses et ses difficultés à prendre les bonnes décisions. Plus loin Freedom abordera aussi les points de vue de Richard, Walter et Joey, conférant à chacun un surcroît d’humanité. Et Jonathan Franzen excelle dans l’analyse psychologique de ses personnages, notamment lorsqu’ils sont confrontés aux aspects conflictuels de l’existence, lorsque le désir et la morale s’affrontent par exemple.
Cette succession de points de vue n’est que l’un des nombreux procédés d’une construction littéraire soignée, l’auteur n’hésitant pas par ailleurs à sauter plusieurs années, jouer des flashbacks ou interrompre sa narration juste après avoir livré une information capitale afin de tenir son lecteur en haleine.
Le roman balaye aussi des considérations sociétales plus larges, notamment lorsque Walter se lance dans un combat écologique acharné qui l’amène paradoxalement à faire alliance avec des industriels du charbon (cette partie m’a moins convaincue mais il faut dire que j’ai lu Freedom dans sa version originale et n’étant pas bilingue, j’ai eu plus de problème de compréhension sur les aspects militantisme écologique que sur le reste du roman, ceci explique donc peut-être cela) ; Ou lorsque Joey attiré par les sirènes d’une réussite financière facile se lance dans des affaires peu scrupuleuses. Les républicains en prennent pour leur grade ; les démocrates ne sont pas beaucoup mieux servis.
Freedom nous fait pénétrer l’intimité d’une famille avec ses failles et ses non-dits, mais il dresse aussi un portrait désabusé de la société américaine, des années 70 jusqu’à l’après 11 septembre. C’est un roman qui est à la fois facile à lire et exigeant, et c’est mon premier gros coup de cœur pour cette rentrée littéraire 2011 !
Jonathan Franzen avait déjà beaucoup fait parler de lui avec son roman Les corrections (The corrections), sorti en 2001. Freedom lui a valu en 2010 aux Etats-Unis un succès critique et public sans précédent. Je lui souhaite le même parcours en France.
Freedom, Jonathan Franzen, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, éditions de l’Olivier, août 2011, 718 pages.
