mar 11 2012

United colors of crime, Richard Morgiève

« Au fond il s’en moque de l’argent. ll connaît. Il a goûté, abusé. Mais cette pensée est trop sacrilège. Elle remet en cause toute sa vie, tout le futur. Il l’efface. »

25 août 1951, une Buick file en direction du Mexique sur une piste texane. Chaim Chlebeck, 31 ans est en cavale après avoir supprimé un des parrains de la mafia new-yorkaise et embarqué un sacré paquet de pognon… Mais agressé par des cowboys du coin il est laissé pour mort sur le bord de la route. Il est retrouvé et soigné par un étrange couple, Dirk un scientifique allemand d’une soixantaine d’année qui s’est enterré dans le cul du Texas pour fuir les travaux sur la bombe atomique dans lesquels il était impliqué et qui s’est passionné pour la cause amérindienne, et Dallas, une jeune indienne navajo, farouche et d’une singulière beauté malgré son oeil de verre.

De cette longue convalescence dans le désert texan, au milieu de paysages immenses à vous rendre fou, Chaim restera t-il inchangé, un homme apatride, sans attache, qui ne croit en rien si ce n’est au pouvoir de la violence et de l’argent ? Même son nom il l’a volé à un soldat tombé durant la seconde guerre mondiale, puisque notre homme est en fait né en Ryszard Morgiewicz en Pologne.

Et peut-on vraiment échapper à un passé mafieux ?

Qu’est-ce donc qu’United colors of crime ? Un western, un roman d’aventures, un policier ? Une histoire d’hommes, des vrais, des durs, à l’ancienne ? Il y a un peu de tout cela mais le roman ne Richard Morgiève ne peut se réduire à sa seule trame.

Un livre politique et sociétal peut-être aussi puisqu’il s’inscrit dans l’Amérique, celle qui a massacré les indiens, celle du maccarthysme, de la bombe atomique, de la guerre froide, celle des prémices de la mondialisation et de la société de consommation ?

C’est aussi et surtout une histoire d’amour et de rédemption. Mais l’un et l’autre prennent du temps alors l’auteur s’attarde durant la convalescence de Chaim, le confronte à son passé, met en scène une galerie de personnages excentriques, recourt à des rites indiens et assène des vérités sur l’âme humaine… Puis peu à peu le roman se fait lumineux pour aborder les préludes de cet amour,  avec pudeur et poésie.

Chaim, alias Ryszard Morgiewicz serait en fait l’oncle de Richard Morgiève. Ce dernier en sublimant la vie de cet oncle obscur, nous offre un livre d’une beauté époustouflante.

On en vient à rêver d’une adaptation cinématographique qui serait à la hauteur…

J’ai découvert United colors of crime dans le cadre de la préselection pour le prix Orange du livre 2012.

United Colors of Crime, Richard Morgiève, Carnets Nord, janvier 2012, 320 pages


mar 5 2012

Dormir avec ceux qu’on aime, Gilles Leroy

« Tomber amoureux, ce jour-là, foudroyé au contact d’une main, me rendit mes seize ans, exactement mes seize ans à Léningrad. Quiconque aura aimé sait ces choses-là entre mille : étreindre une main, c’est tout donner, d’un coup, sans prudence, sans contrat, sans rien. Tenir la main, tous les enfants le savent, n’est pas seulement s’accrocher au passage : tenir ta main, c’est tenir à toi, tenir de toi. Et plus je serre, plus j’entrecroise nos doigts, les entrelace, plus je te dis mon incommensurable besoin, un besoin tel que ta paume me renseigne sur toi. Sur ta paume, j’ai pu lire que tu étais quelqu’un de bien. »

C’est de passage à Bucarest, lors d’une tournée pour la promotion de son dernier livre, que l’auteur-narrateur, proche de la cinquantaine, rencontre Marian, vingt-six ans, libraire et musicien dans un groupe de rock. Les deux hommes s’éprennent l’un de l’autre. Mais dans une Roumanie qui souffre encore des séquelles de la dictature communiste, Marian n’a que peu de liberté à consacrer à une idylle, qui plus est homosexuelle. Et très vite Gilles doit reprendre la route pour poursuivre sa tournée. La distance, les différences d’âge et d’environnement sont autant d’embûches qui s’immiscent entre les deux amants.

« Je suis sans nouvelles de toi et cet estuaire ne m’est rien, ce ciel bleu béant et cet horizon houleux ne me valent rien sinon, peut-être, un poinçon lancinant au côté gauche quand le seul delta du monde où je voudrais me perdre s’éloigne, s’évanouit, s’assèche pour finir – avec mes rêves ressuyés. »

Gilles, désabusé, se persuade aussi que cet amour est pour lui l’ultime.

Imbriquées dans ce récit intimiste, plusieurs pages glaçantes sont consacrées à Madame Ceaucescu, l’épouse du dictateur, et mettent en avant le contraste entre ses préoccupations de midinette et les méfaits du couple de tyrans. Ce contrepoint apporte au roman une dimension historique. Une très jolie conclusion sur les deux époux au moment d’affronter la mort renvoie à l’universalité du sentiment amoureux.

Gilles Leroy (qui avait notamment été récompensé par le prix Goncourt pour Alabama Song) renoue ici avec la veine autobiographique.

Il dit avec finesse les premiers regards, les corps qui s’effleurent, les doutes qui s’immiscent, la violence du manque, la solitude, l’urgence des retrouvailles. Les mots semblent choisis avec soin, l’écriture est belle et limpide. Et le récit ne sombre jamais dans le sentimentalisme.  Bien que le déchirement soit inéluctable et accepté comme tel, le propos de l’auteur est de célébrer ce cadeau inattendu de la vie : tomber une nouvelle fois amoureux.

« Ne m’en veux pas de t’annoncer une fin que tu refuses avec cette ferveur qui n’appartient qu’à toi et me bouleverse. La nature des choses dit que cet amour est impossible. De même que l’amour donné le fût irréversiblement.

Veuille ne pas souffrir, ne pas me faire souffrir, ne pas nous faire souffrir. Accepte pour ne pas subir. Accepte pour ne rien perdre. Ce très peu qui fut nous, gardons le intouché, dans sa splendeur première. » 

C’est dans le cadre de la présélection pour le prix Orange du livre 2012 que j’ai été amenée à lire Dormir avec ceux qu’on aime.

Dormir avec ceux qu’on aime, Gilles Leroy, éditions Mercure de France, janvier 2012, 192 pages.