jan 24 2012

Je suis mort il y a vingt-cinq ans, Jérôme Soligny

Un jeune homme nous raconte d’outre-tombe ses derniers mois. De passage à New York, il fait un malaise sur la plage Coney Island chère à Lou Reed. On lui diagnostique une nouvelle maladie rarissime qu’il aurait contracté en Afrique et qu’aux Etats-Unis on appelle AIDS. En France on ne l’appelle pas encore ; on l’assimile à un cancer du sang, on tente de la traiter à coup de chimiothérapies et de transfusions sanguines, mais on n’en guérit pas. Nous sommes au début des années quatre-vingt.

Le narrateur ne s’appesantit pas sur la mystérieuse maladie dont il souffre. Il évoque davantage des bribes de sa vie au Havre et la famille qu’il s’est choisi : Sa mère, sa copine Gwen, mais aussi et surtout son grand ami Christophe.

Christophe et lui sont tous deux passionnés de musique rock. En la matière, Christophe a une belle culture dont il s’enorgueillit, a joué dans un groupe et compose. Il se démène pour décrocher l’opportunité qui lui permettra de faire carrière dans ce domaine. Et le narrateur est le premier convaincu de son talent.

Dans leur sillage il y a toute une bande de copains, Valentin, Jean-Claude, Yann… Ils ont la vingtaine et gravitent à l’orée des milieux artistiques et culturels, entre la Normandie, la Bretagne, les concerts à Londres et surtout les virées à Paris. Le personnage de Yann dont la carrière démarre n’est pas sans évoquer un chanteur pop français qui si vous avez passé un petit peu de temps en France ces vingt-cinq dernières années (et qui plus est si vous avez été amené à me côtoyer) ne devrait pas vous être complètement inconnu.

Mais alors que les projets des siens avancent, le narrateur se rend compte impuissant que lui va rester à quai, qu’il est au bout de son parcours.

« Parfois le midi, lorsque je n’avais pas le temps de rentrer déjeuner avec ma mère ou d’aller attraper un sandwich au fromage au Bistrot, j’allais contempler le paquebot en rêvant de monter à bord, un jour, de partir faire le tour du monde, de toutes les choses qui attendent là-bas. Les gens qui vivent dans un port le savent tous : les aspirations y sont plus grandes qu’ailleurs. »

« En passant devant le 5 à 7, l’esprit ravagé par le chagrin et corps pourfendu de douleurs rendues plus hardies par ma soudaine démission, je me suis mis à pleurer comme un torrent de montagne. Si fort que, malgré un beau soleil de printemps et comme un idiot, j’ai mis les essuie-glaces. »

On connaissait Jérôme Soligny le compositeur-interprète, le critique rock ou bien encore le biographe. On découvre avec ce premier roman que le personnage n’usurpe pas l’appellation d’écrivain.

Je suis mort il y a vingt-cinq ans n’est pas tout à fait une fiction et pas tout à fait non plus une autobiographie. L’auteur y adopte un point de vue peu commun, en mettant en scène à la troisième personne un personnage qui lui ressemble (sans autocomplaisance aucune), et en empruntant à la première personne la voix d’un tiers, celle de l’ami décédé.

Le récit se veut être écrit dans une langue orale, celle du narrateur. Cela contribue à un texte vif, aux phrases souvent courtes et percutantes. Du reste, il n’y a je pense pas une phrase en trop dans le livre. Et – ce qui n’est pas si courant pour un texte ayant recours au langage parlé – on sera sensible à la richesse de la plume de Jérôme Soligny, aux images qu’il convoque, à la poésie qui perce ça et là dans le texte.

Il y a là le reflet d’une époque – où se profile l’ombre des années sida – et d’une génération de jeunesse provinciale. On appréciera les nombreuses références culturelles qui émaillent le texte, et notamment en ce qui concerne le domaine de prédilection de l’auteur, celles qui composent la bande son de cette histoire.

Mais Je suis mort il y a vingt-cinq ans est aussi et surtout un récit intime conté avec pudeur et autodérision. S’il est teinté de mélancolie il n’en n’est pas moins résolument tourné vers la vie. C’est un bel hommage et à l’ami proche et à cette jeunesse (encore) insouciante et (presque) invincible, à laquelle tous les possibles sont permis. Un hommage qui interrogera peut-être le lecteur sur ses propres rapports au deuil, à l’amitié et au temps qui passe.

Enfin, à noter, une jolie et pertinente préface signée Kent.

Je suis mort il y a vingt-cinq ans, Jérôme Soligny, éditions Naïve, mars 2011, 94 pages

 


sept 21 2011

Hymne, Lydie Salvayre

Le 18 août 1969 à 9 heures du matin, devant une foule dispersée qui n’avait pas dormi depuis trois jours (il était le dernier à passer), Jimi Hendrix joua à Woodstock une version dévastatrice de The Star Spangled Banner, l’hymne américain. Hymne tourne autour de ce moment, lui conférant une force et une portée exceptionnelles.

« Car ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable, insoutenablement beau et paradoxalement libérateur.
Un cri plus fort que tous les mots, un cri d’effroi devant la vie menacée par la folie guerrière et d’espoir increvable devant la beauté.
Un cri qui déchira l’espace, un cri aux accents inconnus, un cri qui était comme une incantation aboyée dans un monde infernal, comme un sanglot terrible.
Un cri lancé au ciel.
Un cri si intense, si véhément, d’une puissance d’entraînement telle qu’il traversa tous les blocs de résistance qui obstruent la mémoire, jusqu’à m’atteindre, jusqu’à nous atteindre en plein cœur, et à nous traverser. »

Hymne est publié dans une collection dédiée à la fiction et porte l’appellation de roman qui pourtant ne lui sied guère. L’ouvrage est en fait un hommage personnel fait à Hendrix, et en particulier à son interprétation de The Star Spangled Banner à Woodstock.

En effet Lydie Salvayre se met elle-même en scène, elle qui a découvert pour la première fois cette interprétation d’Hendrix en 1972 à vingt ans et qui en est restée bouleversée, et se lance dans un exercice d’éloge dans une langue littéraire avec un ton exalté et de nombreux effets d’emphase, empruntant parfois les codes de la poésie.

Afin d’éclairer la performance d’Hendrix à Woodstock, L’auteure-narratrice raconte de son point de vue le musicien : Famille pauvre, mère absente, mélange de sangs noirs, cherokees, et blancs, un enfant timide qui se dédie entièrement à la musique. L’homme que Jimi Hendrix deviendra est un homme pur, fidèle à lui même, qui n’a pas besoin de la reconnaissance d‘autrui pour laisser libre cours à ses goûts, ses choix, ses aspirations. Pourtant le voici malmené dans un milieu cupide, face à un public réfractaire à l’innovation… Il trouve alors refuge dans la drogue…

Lydie Salvayre replace aussi l’interprétation de The Star Spangled Banner dans le contexte historique de l’époque (ghettoïsation des populations noires, indiens parqués dans des réserves, leur culture réduite à un folklore, guerre au Vietnam qui s’éternise, montée d’une culture de l’individualisme et du profit) pour en démontrer l’audace et l’importance.

De la lecture d’Hymne on émerge convaincu que ces trois minutes quarante-trois durant lesquelles Hendrix s’est approprié The Star Spangled Banner à Woodstock sont un évènement qui fait date, et on se plait à découvrir à quel point il résonne pour l’auteure.

A travers les qualités que celle-ci prête au musicien et à cette interprétation se révèlent ses propres appétences pour tout ce en quoi elle peut puiser force et élan, pour tout ce qui est à même de l’élever.

« C’est de The Star Spangled Banner que je parle. C’est de ce morceau si légitimement fameux [...] que j’écoute des années après, dans ma chambre, avec le sentiment très vif que le temps presse et qu’il me faut aller désormais vers tout ce qui, entre tout, m’émeut et m’affermit, vers tout ce qui m’augmente, vers les oeuvres admirées que je veux faire aimer et desquelles je suis, nous sommes, infiniment redevables. »

Nul besoin d’être fan d’Hendrix pour se laisser emporter par Hymne, et avoir envie de prolonger la lecture par l’écoute du fameux morceau. Mais aussi et surtout, tout comme la prestation d’Hendrix à Woodstock pour ses auditeurs, Hymne est un livre qui secoue son lecteur, Hymne est un manifeste pour la beauté et contre la démence du monde.

Hymne figure dans la première sélection pour le prix Médicis 2011.

Hymne, Lydie Salvayre, éditions du Seuil, collection «Fiction & Cie», août 2011, 241 pages.