oct 3 2011

La femme et l’ours, Philippe Jaenada

J’ai toujours une petite appréhension quand j’entame la lecture d’un auteur que j’apprécie particulièrement : Et si je n’aimais pas le nouveau Jaenada ?

Pour ceux et celles qui ne liront que les premières lignes de ce billet, allons à l’essentiel, j’ai aimé La femme et l’ours !

Pour les autres, je vais essayer de développer bien que cela me soit malaisé, parce que m’étant attachée à l’univers de cet auteur – enfin de ses écrits – il m’est difficile de prendre la distance suffisante pour le raconter.

Bix Sabaniego, quadragénaire, est un écrivain au succès modeste qui gagne sa vie en rédigeant quelques pages pour un magazine people deux après-midi par semaine. Il passe l’essentiel de ses journées dans son appartement, enfermé dans une petite vie de famille tranquille à Paris avec sa femme et son fils, une vie un peu trop monotone pour son goût. Ses errances nocturnes jusqu’à pas d’heure, ses saouleries au Métro bar, et ses conquêtes féminines à la pelle ne sont presque plus que des souvenirs de jeunesse.
A moins que…
Suite à une altercation avec sa femme, Bix claque la porte de chez lui, se rend compte arrivé dans la rue (trop tard) qu’il a oublié son manteau, et s’enfonce dans le nuit parisienne…
Les évènements s’enchaînant, ce qui n’aurait dû être qu’une soirée à picoler avec ses anciens amis du Métro bar se transforme en un road trip décadent et fortement alcoolisé, qui sur quelques jours conduit notre ami Bix jusque dans le sud de la France.
Verra-t-il le bout de cette odyssée et saura-t-il retrouver le chemin domicile familial ?

Dans son périple Bix croise une galerie de personnages esseulés, abîmés par la vie (et le plus souvent imbibés d’alcool), à commencer par son acolyte Jésus, pilier de bar anéanti par des années de déchéance. Il en convoque d’autres lors de ses nombreuses digressions, comme par example Stu Ungar, le plus brillant joueur de poker du monde, mort ruiné dans un hôtel sordide après avoir dilapidé des millions dans les courses et la cocaïne. On ressent dans les pensées de Bix-Philippe une profonde tendresse pour tous ces bras cassés, ces vaincus, et la conviction que cette vie qui est la leur aurait pu être la sienne, à pas grand-chose.

On rencontrera aussi une très jolie jeune fille à petite cervelle et forte poitrine, une grand-mère qui attend inlassablement son infirmière ou encore un couple échangiste.

Si Bix est un antihéros désenchanté, ses aventures n’en sont pas moins cocasses.

En fait, l’art de Philippe Jaenada, consiste à ne jamais s’appesantir et à raconter ce double de lui-même qu’est Bix avec humour et autodérision.

« On me tapotait délicatement le genou. J’ai d’abord cru que mon fils me secouait un peu parce que je n’avais pas entendu le réveil, mais en ouvrant laborieusement les yeux, le corps solidifié comme de la terre cuite, le sang pâteux, bourbeux, j’ai découvert à la lumière d’un réverbère le visage inattendu d’une très jolie jeune fille, penché sur moi […]
- Vous êtes Bix Sabaniego ?
Ce n’était pas un flic mais elle était tout de même assez bien renseignée. J’ai essayé de me redresser sur le banc, tous mes tendons rigides résistaient et mes muscles ou ce qu’il en restait, le souvenir de mes muscles ne m’était d’aucune utilité. Mes vêtements avaient séché mais je crevais de froid. Tout allait pour le mieux. J’ai essuyé la salive qui coulait sur mon menton.
- Oui…
- Je suis désolée de vous réveiller.
- Non je ne dormais pas, enfin si, mais il fallait que je me réveille de toute façon.
C’est ça, voilà. Naturel, classe. Je viens parfois, quand il fait bien froid, faire une petite sieste à la nuit tombée sur un banc sale à Pigalle, en tenue légère, mais il faut que je me fixe une limite dans le temps parce qu’ensuite j’ai tennis.
- J’ai hésité mais je me dis que je risque de ne pas vous croiser tous les jours, alors bon…
- Vous avez bien fait, vous avez bien fait. Excusez-moi j’ai la mémoire un peu molle, on se connaît ?
- Non pardon, c’est juste que j’aime beaucoup vos livres, mais vraiment beaucoup. J’adore. Vous êtes mon écrivain préféré avec Marguerite Duras. (Elle est spéciale.) »

Pour être tout à fait sincère, j’ai trouvé la dernière mésaventure superflue, trop graveleuse, faisant de Bix un personnage autrement plus condamnable que ce qui précède, bref à mon sens pas tout à fait dans le même esprit que le reste de l’ouvrage. Mais cela n’enlève rien à mon impression d’ensemble du roman.

La femme et l’ours est un livre savoureux et attachant, une sorte de roman picaresque moderne émaillé de réflexions existentielles. Bien que sombre, il sait rester désopilant et ne jamais s’enliser du côté du désespoir.

Mes appréhensions étaient inutiles, cette fois encore, je me suis régalée avec le nouveau roman de Philippe Jaenada !

La femme et l’ours, Philippe Jaenada, éditions Grasset & Fasquelle, septembre 2011, 311 pages.