sept 25 2011

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan

Depuis un peu plus d’un mois trône sur les étals des librairies la photographie en noir et blanc d’une belle jeune femme de profil dont le visage lumineux contraste avec le noir du col roulé. Cigarette à la main, sourire esquissé aux lèvres, son regard semble appelé vers un élément extérieur à la scène… à moins qu’elle ne regarde déjà dans le vide… Cette jeune femme, c’est Lucile, la mère de Delphine de Vigan, et la photo c’est celle qui a été choisie pour la surcouverture de Rien ne s’oppose à la nuit, le dernier roman de l’auteure, dont le titre est emprunté à la chanson Osez Joséphine d’Alain Bashung.

En effet avec Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan se livre à l’archéologie dans les arcanes de sa propre famille, afin de retracer du mieux qu’elle le peut la vie de sa mère Lucile, née en 1946 et décédée en 2008, à soixante et un ans.

Lucile est la troisième d’une fratrie de neuf enfants. Fillette singulière et lointaine, elle grandit dans une famille que l’on découvre haute en couleur, pleine de vitalité et de fantaisie, mais aussi marquée par les failles et la souffrance, qu’il s’agisse de la mort prématurée de trois des frères de Lucile, notamment le suicide de l’un d’entre eux, ou d’une sombre supputation, qui même si elle est traitée au conditionnel, fait voler en éclat l’image d’une famille idyllique. Après avoir quitté le domicile familial et après l’échec de son mariage, Lucile qui n’est encore qu’une jeune fille et déjà la mère de deux enfants, mènera pendant quelques années une vie de bohème avant d’être happée par les manifestations aigües de troubles bipolaires…

Mais le matériau du livre de Delphine de Vigan c’est aussi et surtout la quête qu’elle entreprend en cherchant à écrire sa mère, la nécessité vis-à-vis d’elle-même de la démarche côtoyant le doute quant à sa légitimité, et les limites de l’entreprise puisque ressort très vite l’impossibilité de retranscrire « la » vérité (d’où sans doute l’appellation de roman et non pas celle de récit autobiographique).

 « Sans doute avais-je espéré que, de cette étrange matière, se dégagerait une vérité. Mais la vérité n’existait pas. Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. [...]

 La douleur de Lucile a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi. Pourtant, toute tentative d’explication est vouée à l’échec. Ainsi devrai-je me contenter d’en écrire des bribes, des fragments, des hypothèses. 

L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. 

[…]

Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue à chercher, même dans la certitude de ne pas trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. »

Delphine de Vigan retranscrit tout cela avec un souci d’honnêteté. Au fur et à mesure qu’elle avance dans son récit, les paragraphes consacrés à ce questionnement et au travail d’écrivain alternent avec ceux dédiés à l’histoire de Lucile, et cette structure constitue la colonne vertébrale de l’ouvrage.

L’auteure prend également des distances avec ses souvenirs et ses ressentis d’enfant ou d’adolescente (qui légitimement, assumait parfois mal que sa mère soit « différente » des autres mamans) pour écrire Lucile avec sa maturité de femme.

Delphine de Vigan signe avec Rien ne s’oppose à la nuit un récit personnel, sensible, profond, sans jamais sombrer dans le pathos. Elle rend finalement un superbe hommage à sa mère, faisant ressortir avec pudeur les souvenirs les plus lumineux tout comme les secrets les plus enfouis, mais aussi la beauté, la vivacité, les fulgurances pleine d’humour, et bien sûr les incursions de l’autre côté de la lisière, du côté de la folie.

 « [...] quiconque rencontrait Lucile pour la première fois percevait à la fois sa beauté et la trace indélébile d’une chute. Lucile avançait sur un fil, gracieuse, un rien provocatrice, sans filet. »

De Delphine de Vigan, je n’avais lu que le précédent roman Des heures souterraines, qui traitait de solitude urbaine, de harcèlement moral en entreprise et autres violences silencieuses du monde contemporain, et qui m’avait assez plu. Néanmoins je trouve que Rien ne s’oppose à la nuit est un ouvrage d’une toute autre dimension, dans lequel son écriture a énormément gagné en maturité. D’ailleurs il m’habite encore plusieurs semaines après l’avoir refermé.

Un très beau livre.

Rien ne s’oppose à la nuit a reçu le Prix du roman Fnac 2011 et figure dans les premières sélections des prix Femina, Medicis, Renaudot, Goncourt et Goncourt des lycéens.

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan, éditions JC Lattès, août 2011, 437 pages.