août 30 2012

Que nos vies aient l’air d’un film parfait, Carole Fives

 « C’est là que tu as mis ta petite main dans la mienne et qu’on a couru tous deux vers la plage, toi qui pleurais petit frère, étaient-ce les larmes ou la bruine, c’était fait pour qu’on ne sache jamais, tu tenais fort ma main parce que tu savais ce matin-là, sur la plage d’Hardelot qui ressemble à toutes les plages du Nord, le soleil brillait déjà à travers les gouttes mêlées du ciel et de la mer, le soleil perçait déjà, il devait être quoi, neuf heures-neuf heure trente, tu savais que quelque chose sonnait comme la fin de l’enfance.  » 

En 1975 était promulguée en France une loi facilitant le divorce, instituant notamment le divorce par consentement mutuel. Et de fait, celui-ci allait se banaliser dans les années qui suivirent, le nombre de cas de divorce augmentant considérablement jusqu’au milieu des années quatre-vingt.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le roman de Carole Fives, Que nos vies aient l’air d’un film parfait. Il y est question d’un divorce en France au début des années quatre-vingt dans une famille avec deux enfants, le petit frère et la grande sœur. Un roman qui s’attache à raconter le vécu des parents mais aussi et surtout celui des enfants.

C’était pendant les vacances de Pâques, l’instant d’avant, Tom le benjamin cherchait ses œufs au chocolat dans la chambre d’hôtel, et puis il y a eu un « Nous avons quelque chose à vous annoncer » du père qui est venu tout chambouler. Ensuite c’est le classique la semaine chez la mère, le week-end chez le père. Sauf que la mère digère assez mal la situation. La voici qui leur fait le coup des pleurs, du chantage, des médicaments, des séjours en maison de repos. La garde est finalement attribuée au père, à quelques vacances près. Jusqu’à ce que la mère instrumentalise la grande sœur et…

Le récit est polyphonique. S’y intercalent des passages contés par le père, la mère et la sœur, ceux-ci livrant tout à tour leurs souvenirs. Ces souvenirs sont parfois déformés ou imprécis, chacun des protagonistes prenant la parole depuis les années deux mille, mais permettent par petites touches de saisir une atmosphère, des ressentis.

La voix prépondérante et la plus singulière est celle de la grande sœur, une voix à la deuxième personne du singulier qui s’adresse à son petit frère, protectrice, cherchant à retracer ce que lui a dû vivre et peut-être à conjurer ce dont même avec le recul des années elle ne parvient pas à se pardonner, ce qu’elle appelle encore sa « trahison ». Par le biais de cette voix, l’auteure n’a pas son pareil pour conter les fissures, les liens qui se distendent, les êtres qui deviennent peu à peu étrangers les uns aux autres.

En filigrane de ce récit transparaît la société des années quatre-vingt et ses références. Mai 68 est passé par là et les mœurs se libéralisent mais inégalement, d’ailleurs beaucoup de femmes telle la mère de famille dans ce roman sont encore au foyer. La Guerre froide bat toujours son plein, attention Pif le chien, ce sont les méchants communistes, alors que Mickey et le coca ce sont les gentils américains. Pour le français moyen les années quatre-vingt, c’est aussi et surtout l’essor de la société de consommation et de divertissement. Et les chansons populaires de l’époque constituent la bande originale du livre, à commencer par Amoureux solitaires, que chante Lio en 1981 et qui donne son titre au roman : Que nos vies aient l’air d’un film parfait.

C’est en somme une histoire toute simple, le récit d’une situation presque banale, mais le lecteur sera sensible à la justesse des personnages ainsi qu’au tableau particulièrement bien rendu de cette société du début des années quatre-vingt et de ce que pouvait être une enfance à l’époque dans une famille éclatée. Il appréciera également la finesse de l’écriture, l’alternance des différentes voix, la place laissée à l’ellipse, l’ensemble venant bâtir un récit tout en pudeur.

C’est donc une très jolie surprise que ce premier roman, Carole Fives étant par ailleurs l’auteur d’un recueil de nouvelles (Quand nous seront heureux, Le Passage, 2010) et de textes pour la jeunesse.

J’ai découvert Que nos vies aient l’air d’un film parfait dans le cadre de la présélection pour le prix du roman Fnac 2012.

Que nos vies aient l’air d’un film parfait, Carole Fives, Le Passage, août 2012, 126 pages


mar 20 2012

Les petits succès sont un désastre, Sonia David

« J’allais écrire sur l’amitié pour confirmer, comme je l’avais affirmé à Vincent, que ce n’était pas grave. Et rendre grâce aux parenthèses – les bistrots, les bandes, le verre de trop, la dernière cigarette -, ces merveilleux moments sans conséquence qui font le présent et peut-être, aussi, les meilleurs souvenirs. »

Ce roman s’ouvre sur le récit qu’entreprend Rose, la narratrice, à l’attention de ses enfants, récit de la rencontre avec leur père Vincent dans le supermarché Carrefour de leur quartier le jour du décès de Paul Newman. Sauf que quelques pages plus loin, on découvre que la narratrice n’a pas d’enfant, et d’ailleurs que le susnommé Vincent est homosexuel. D’emblée l’auteure brouille les pistes…

Ce premier artifice par lequel la narratrice mélange le récit réel et le récit fantasmé est en fait l’annonce du principal ressort de l’ouvrage.

Les petits succès sont un désastre est l’histoire d’une bande de copains montmartrois. Ils se retrouvent régulièrement dans un bistrot du quartier, Le Papillon. Il y a les plus fidèles qui viennent tous les soirs ou presque et ceux qui passent de temps à autre. Lorsque la narratrice Rose, gagne 60 000 euros à un jeu, elle décide d’en profiter pour suspendre son activité professionnelle et se consacrer à l’écriture d’un premier roman. Un roman qui parlerait justement de cette bande d’amis, La Pap’ team. Mais avec quelques petits arrangements avec la réalité. A propos tout ce qui précède était-il l’histoire, ou l’histoire dans l’histoire, celle qui est racontée dans le roman de Rose ?

Les petits succès sont un désastre est donc d’abord la chronique d’une amitié. L’auteure sait saisir toutes ces petites choses qui font une bande d’amis, les conversations, les références, les petits rituels ; percent aussi ça et là les affinités mais aussi les griefs qui dorment. En outre elle développe la personnalité de chacun des protagonistes et nous les rends attachants malgré (ou peut-être avec) leurs défauts et leurs failles. La plume est alerte, les dialogues sont réjouissants, c’est plein de vie et souvent d’humour.

Puis au fur et à mesure que le roman avance s’y glissent les réflexions de Rose quant à son rapport à l’écriture et à la question soulevée en quatrième de couverture : « Ecrire, est-ce forcément trahir ?». Le livre ne prétend pas répondre à cette interrogation de manière universelle (il y a bien d’autres procédés que celui employé par Rose pour aboutir à un roman en utilisant le matériau de son propre entourage). Cependant en ce qui concerne Rose, celle-ci choisit délibérément de rester suffisamment proche de ses amis pour que ceux-ci s’y reconnaissent mais de fantasmer la réalité, s’en éloignant trop pour qu’ils puissent s’y retrouver et adhérer. Il est légitimement question de trahison. On appréciera la pertinence de tout ce questionnement.

« Depuis le lit de ma nouvelle vie, j’aperçois la mer, elle emplit la moitié de la fenêtre, ma fenêtre serait un vase à moitié rempli de Méditerranée, j’observe le vase et je refais le livre à l’envers, inlassablement, une lecture entre les lignes, là où mes motifs aiment à se cacher, là où je m’obstine à les traquer. Je m’attaque à l’un ou l’autre des chapitres, bercée par l’horizon, et s’agissant de Tica, tout comme de tout le reste, les hypothèses varient en fonction de l’indulgence que je me sens plus ou moins prête à m’accorder. Parfois, je pense que je n’ai pas évoqué le passé de Tica parce que son excès de gravité risquait de brouiller les pistes d’une histoire délibérément pas grave. D’autres fois je me heurte à un explication plus indicible : je m’offre à moi le rôle un jour tenu par elle, je m’offre Merlin comme s’il s’agissait de réparer une erreur de casting telle que la vraie vie en commet tant. Je prends sa place, une place qui, me semble-t-il, me revient plus légitimement. Cette version là doit être la bonne, sûrement, inavouable au point que même dans le livre, je ne parviens pas à l’assumer entièrement. »

Les petit succès sont un désastre est un premier roman attachant, à la construction originale mais bien maîtrisée, où le lecteur prendra je l’espère autant de plaisir que moi à démêler le vrai du faux.

J’ai découvert ce livre dans le cadre de l’opération Masse critique organisée par Babelio, mais aussi en vue de la présélection pour le prix Orange du livre 2012.

Les petits succès sont un désastre, Sonia David, éditions Robert Laffont, janvier 2012, 419 pages



jan 8 2012

Les Morues, Titiou Lecoq

Contre toute attente, Charlotte se serait suicidée. L’existence de la jeune femme, trentenaire, avait pourtant l’air équilibrée et plutôt bien remplie : Une vie de couple semble-t-il satisfaisante, une bonne bande d’amis même si les liens s’étaient quelque peu distendus avec le temps, et un parfait poste de jeune cadre dynamique.

Aussi, au sortir de l’enterrement, Ema qui fut la meilleure amie de Charlotte à l’adolescence s’interroge. Quelque chose cloche…

Ema est journaliste, et mène une vie dissolue, enchaînant les soirées alcoolisées et peinant à s’engager dans une relation de couple stable. Avec Alice, barmaid, et Gabrielle, maîtresse d’un homme politique, elle forme les Morues. Les trois jeunes femmes se réunissent régulièrement dans un bar pour élaborer la charte des Morues, cherchant à renouveler les classiques conversations de filles dans une logique féministe, mais en s’attachant à débusquer les contradictions de leurs propres discours et attitudes au lieu de systématiquement incriminer leurs congénères masculins.

A l’initiative d’Ema, les Morues se lancent dans une enquête sur les circonstances du décès de Charlotte. Elles intègrent bientôt un jeune homme dans leurs discussions : Fred fréquentait la même bande de potes que Charlotte et Ema ; étudiant prometteur, il a préféré l’anonymat d’un poste de secrétaire de bureau à la brillante carrière à laquelle il aurait pu prétendre…

Alors que l’enquête avance, le roman prend une autre ampleur, la chronique générationnelle se doublant d’une intrigue politique. Charlotte aurait-elle pu être assassinée en raison de ce dossier de privatisation du patrimoine culturel sur lequel elle travaillait ?

Que penser de ce premier roman de Titiou Lecoq ?

Les premières pages m’ont fait un peu peur, la narration y est confuse et je me suis demandée si j’étais tombée sur de la chick lit. La couverture peut d’ailleurs aussi le faire craindre. Mais passé ce premier abord, Les Morues est un livre que j’ai vite trouvé dense et entraînant, dont j’ai été pressée de découvrir la suite.

L’ouvrage présente à mes yeux quelques faiblesses. En particulier, le langage se veut moderne mais je n’ai pas trouvé cela toujours très réussi. J’aurais apprécié que le livre soit plus « écrit ». L’intrigue politico-policière m’a aussi paru quelque peu simpliste, certains discours et opinions des uns et des autres sur les sujets publics et sociétaux étant peu creusés. J’ai d’ailleurs craint durant ma lecture que la chute en soit peu crédible, mais il n’en n’a rien été, chapeau à l’auteure, la conclusion de cette histoire tient la route (même si en conséquence on peut penser que certains des développements précédents étaient superflus…).

Ce que j’ai envie d’en retenir c’est surtout que ce roman est pertinent quant à la description de ces trentenaires urbains et de leurs contradictions, des jeunes gens qui peinent à se trouver, souvent plus à l’aise dans leurs communications virtuelles que dans leurs relations sociales réelles. Certains protagonistes sont particulièrement attachants, j’ai notamment beaucoup aimé le personnage de Fred, sa sensibilité et son mal-être. Enfin le ton est vif et, petite trouvaille sympathique, à la fin de chaque chapitre figure une playlist musicale pour l’ambiance.

Les Morues est un livre ancré dans son temps, l’ère d’internet, des blogs et des réseaux sociaux. Quant à Titiou Lecoq, c’est indéniablement une auteure à suivre.

Les Morues, Titiou Lecoq, éditions Au diable Vauvert, août 2011, 472 pages