oct 31 2011

Assommons les pauvres !, Shumona Sinha

« Là-bas, les hommes se ressemblaient. Ils avaient fui le pays d’argile que la baie noire avale, avec pour tout viatique le récit des peuples migrateurs Le zozotement las de leur voix pénétrait mes jours d’été, lents et paresseux, et tout s’embrouillait et se confondait dans ma tête qui avait su, depuis longtemps, effacer le souvenir de la misère. Les récits ressemblaient aux récits. Aucune différence. Sauf quelques détails, de date et de nom, d’accent et de cicatrice. C’était comme si une seule et unique histoire était racontée par des centaines d’hommes, et la mythologie était devenue la vérité. Un seul conte et de multiples crimes : viols, assassinats, agressions, persécutions politiques et religieuses. C’étaient des tusi-talas malheureux, tusi-talas malgré eux. J’écoutais leurs histoires aux phrases coupées, hachées, éjectées comme on crache. Les gens les apprenaient par cœur et les vomissaient devant l’écran de l’ordinateur. Les droits de l’homme ne signifient pas le droit de survivre à la misère. D’ailleurs on n’avait pas le droit de prononcer le mot misère. Il fallait une raison plus noble, celle qui justifierait l’asile politique. Ni la misère ni la nature vengeresse qui dévastait leur pays ne pourraient justifier leur exil, leur fol espoir de survie. Aucune loi ne leur permettrait d’entrer ici dans ce pays d’Europe s’ils n’invoquaient des raisons politiques, ou encore, religieuses, s’ils ne démontraient de graves séquelles dues aux persécutions. Il leur fallait donc cacher, oublier, désapprendre la vérité et en inventer une nouvelle. Les contes des peuples migrateurs. Aux ailes brisées, aux plumes crasseuses et puantes. Aux rêves tristes comme des chiffons. »

Elle a frappé un homme à la tête avec une bouteille de vin. Un immigré. Qu’est-ce qui peut amener une femme de couleur à lever la main sur un homme de couleur comme ça dans un wagon de métro ?

C’est depuis la cellule du commissariat où elle est retenue que la narratrice d’Assommons les pauvres! se raconte. Un certain monsieur K. (référence kafkaïenne par excellence) est chargé de l’interrogatoire, et ses questions réveillent en elle une valse de souvenirs, et l’entraînent dans une démarche introspective, dans sa propre quête d’identité.

Elle travaille dans la périphérie d’une ville européenne que l’on devine être Paris. Elle est interprète, chargée de traduire les récits de candidats à l’asile politique. Elle est elle-même immigrée, venue dans ce pays d’Europe car passionnée par sa langue et ses livres. De son quotidien en dehors de ce travail d’interprète on ne saura que peu de choses, sa famille restée loin là-bas dans une autre vie, un compagnon dont elle s’est séparée, quelques rencontres esquissées, et cette femme avec qui elle travaille quelquefois et qui éveille du désir en elle… En revanche elle raconte ses condisciples au travail qui issus de différentes origines, de différentes cultures, se côtoient mais ne se ne se comprennent pas toujours. Elle dit surtout le défilé de tous ces étrangers qui ont quitté leur pays et arrivent avec des histoires souvent peu crédibles (au point d’en être parfois très drôles, même s’il n’est pas « politiquement correct » d’en rire), espérant convaincre leur auditoire et gagner le statut de réfugié qui leur permettra de rester en Europe. Mais dans quelles conditions ? Est-ce vraiment cela échapper à la misère ? Et elle, de quel côté est-elle ? Est-elle d’ici ou de là-bas ? Ces demandeurs d’asile sont parfois agressifs vis-à-vis d’elle, l’interprète, qui plus est une femme alors que dans leur culture souvent la femme ne travaille pas, et l’accusent de mal traduire leur récit. D’autres au contraire sont en demande, attendant que de par leurs origines ou leur couleur commune elle leur vienne en aide. Pourtant souvent ils ne sont pas issus la même classe sociale ou de la même origine ethnique qu’elle… Dans cette position inconfortable, la narratrice sent la lassitude et la colère monter.

Assommons les pauvres ! est un roman au premier abord déroutant (à tel point que j’ai failli passer à côté et ne pas m’y intéresser). Le récit n’obéit pas à une trame ou une chronologie classique, il est constitué d’une succession de scènes et d’impressions saisis au gré des pensées de la narratrice. Mais il se dégage de l’ensemble de ces tableaux une dénonciation des mensonges de l’immigration, des rêves avortés et des rouages du système de demande d’asile. Au final la terre promise restera inaccessible à la plupart de ces candidats à l’immigration, ou alors se révèlera très en deçà de leurs espérances, ne leur permettant pas de vivre dans des conditions décentes. Le récit est également poignant quant à l’expérience que fait la narratrice de l’exil.

Le titre de l’ouvrage est emprunté à Baudelaire (Le spleen de Paris) chez qui le narrateur du petit poème en prose éponyme agressait un mendiant afin de le mesurer à l’adage « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir ». La bagarre qui s’ensuivait permettait au mendiant de se redresser face à son agresseur et par là même de retrouver sa dignité.

Mais le point de vue de Shumona Sinha est autrement plus sombre. En effet dans son récit, rien ne dit que l’homme auquel s’est pris la narratrice dans le métro retrouvera sa dignité. Et cet homme anonyme, symbolise en quelque sorte tous les immigrés qu’a entendu l’interprète dans le cadre de ses fonctions.

Ce point de vue est certainement nourri par l’expérience personnelle de l’auteure : En effet cette dernière est Bengali, née à Calcutta en 1973 mais résidant en France depuis 2001 et elle a elle-même été traductrice pour l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides).

Assommons les pauvres ! est un regard personnel et peu commun sur l’immigration. C’est un texte qui dérange et ça fait du bien. Et dernier point mais non des moindres, ce texte est porté par une écriture superbe et éminemment poétique.

L’ouvrage de Shumona Sinha figure dans la dernière sélection des jurés du prix Renaudot (à côté des romans de quelques poids lourds du paysage littéraire français, Limonov d’Emmanuel Carrère, Le système Victoria d’Eric Reinhart, Tout, tout de suite de Morgan Sportès, et d’un premier roman estampillé Gallimard et promu par la critique, L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni) dans la catégorie roman. Le prix Renaudot sera décerné le 2 novembre c’est à dire mercredi prochain.

A noter aussi : Assommons les pauvres ! faisait partie de la première sélection du prix Médicis, mais curieusement dans la catégorie essai, ce qui souligne que ce petit opus est à la croisée des genres.

J’ai découvert Assommons les pauvres ! dans le cadre de la présélection pour le Prix du roman Fnac 2011.

Assommons les pauvres !, Shumona Sinha, éditions de l’Olivier, août 2011, 155 pages.


sept 21 2011

Hymne, Lydie Salvayre

Le 18 août 1969 à 9 heures du matin, devant une foule dispersée qui n’avait pas dormi depuis trois jours (il était le dernier à passer), Jimi Hendrix joua à Woodstock une version dévastatrice de The Star Spangled Banner, l’hymne américain. Hymne tourne autour de ce moment, lui conférant une force et une portée exceptionnelles.

« Car ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable, insoutenablement beau et paradoxalement libérateur.
Un cri plus fort que tous les mots, un cri d’effroi devant la vie menacée par la folie guerrière et d’espoir increvable devant la beauté.
Un cri qui déchira l’espace, un cri aux accents inconnus, un cri qui était comme une incantation aboyée dans un monde infernal, comme un sanglot terrible.
Un cri lancé au ciel.
Un cri si intense, si véhément, d’une puissance d’entraînement telle qu’il traversa tous les blocs de résistance qui obstruent la mémoire, jusqu’à m’atteindre, jusqu’à nous atteindre en plein cœur, et à nous traverser. »

Hymne est publié dans une collection dédiée à la fiction et porte l’appellation de roman qui pourtant ne lui sied guère. L’ouvrage est en fait un hommage personnel fait à Hendrix, et en particulier à son interprétation de The Star Spangled Banner à Woodstock.

En effet Lydie Salvayre se met elle-même en scène, elle qui a découvert pour la première fois cette interprétation d’Hendrix en 1972 à vingt ans et qui en est restée bouleversée, et se lance dans un exercice d’éloge dans une langue littéraire avec un ton exalté et de nombreux effets d’emphase, empruntant parfois les codes de la poésie.

Afin d’éclairer la performance d’Hendrix à Woodstock, L’auteure-narratrice raconte de son point de vue le musicien : Famille pauvre, mère absente, mélange de sangs noirs, cherokees, et blancs, un enfant timide qui se dédie entièrement à la musique. L’homme que Jimi Hendrix deviendra est un homme pur, fidèle à lui même, qui n’a pas besoin de la reconnaissance d‘autrui pour laisser libre cours à ses goûts, ses choix, ses aspirations. Pourtant le voici malmené dans un milieu cupide, face à un public réfractaire à l’innovation… Il trouve alors refuge dans la drogue…

Lydie Salvayre replace aussi l’interprétation de The Star Spangled Banner dans le contexte historique de l’époque (ghettoïsation des populations noires, indiens parqués dans des réserves, leur culture réduite à un folklore, guerre au Vietnam qui s’éternise, montée d’une culture de l’individualisme et du profit) pour en démontrer l’audace et l’importance.

De la lecture d’Hymne on émerge convaincu que ces trois minutes quarante-trois durant lesquelles Hendrix s’est approprié The Star Spangled Banner à Woodstock sont un évènement qui fait date, et on se plait à découvrir à quel point il résonne pour l’auteure.

A travers les qualités que celle-ci prête au musicien et à cette interprétation se révèlent ses propres appétences pour tout ce en quoi elle peut puiser force et élan, pour tout ce qui est à même de l’élever.

« C’est de The Star Spangled Banner que je parle. C’est de ce morceau si légitimement fameux [...] que j’écoute des années après, dans ma chambre, avec le sentiment très vif que le temps presse et qu’il me faut aller désormais vers tout ce qui, entre tout, m’émeut et m’affermit, vers tout ce qui m’augmente, vers les oeuvres admirées que je veux faire aimer et desquelles je suis, nous sommes, infiniment redevables. »

Nul besoin d’être fan d’Hendrix pour se laisser emporter par Hymne, et avoir envie de prolonger la lecture par l’écoute du fameux morceau. Mais aussi et surtout, tout comme la prestation d’Hendrix à Woodstock pour ses auditeurs, Hymne est un livre qui secoue son lecteur, Hymne est un manifeste pour la beauté et contre la démence du monde.

Hymne figure dans la première sélection pour le prix Médicis 2011.

Hymne, Lydie Salvayre, éditions du Seuil, collection «Fiction & Cie», août 2011, 241 pages.